lundi 1 décembre 2014

Se remplir de la lumière :



Johannes Vermeer - La dentellière - 1670


Hé, quoi donc ? Mépriser le rayon de soleil qui dépose des taches d'argent sur la route forestière ? Ne jamais savoir de quelle façon un rossignol travaille à son nid ? Se priver de la caresse du vent qui gonfle la chemise ? Renoncer au murmure du ruisseau qui galope, tout content, vers la rivière; enfin rester sourd aux appels du printemps, annonçant la vie nouvelle, à ceux de l'été, gémissant sous le poids de l'abondance, oublier l'automne riche en mélancolie et vivre sans s'étourdir du deuil blanc de l'hiver ? Et pour quoi, ce renoncement total ?
Pour faire de long essuie-mains en borangic, destinés aux pattes d’un mari qui te giflera le visage; ou de beaux couvre-lits, tout de lin et dentelle, pour l’époux-ivrogne qui se jettera dessus avec ses bottes crottées; ou encore, des tapis de laine, épais comme la main, pour «l’élu de ton âme», qui dégueulera son vin rouge et sa pastrama sur l’année de jeunesse que tu passas à tisser ce joyeux cadeau et à rêver dans l’attente de ce beau jour ? Ô séduisant espoir de toute pauvre enfant paysanne, je suis heureuse que tu n’aies pas été le mien ! Je me suis refusée à tenir mes yeux attachés sur la toile, pour le plaisir d’un songe que la vie démentait autour de moi.
Mes yeux, qui auraient dû larmoyer, penchés sur un gherghef je les ai laissés se remplir de la lumière des champs où je conduisais mes brebis; je les ai fait scruter le bleu des cieux, le fond des abîmes et le faîte des sapins; et s’ils ont larmoyé, ce fut de la brutalité de mon premier amant: le vent !
Panaït Istrati,  Présentaion des Haïdoucs, 1925





samedi 29 novembre 2014

Le bouquet des mondes possibles :


Seung-Hwan OH - Impermanence                                                                                                                                          : + :



Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années. Et moi plus que les autres, qui vient du néant à cause de ma condition orpheline, j'étais déjà prémunis depuis le début contre cette apparence de compagnie qu'est une famille; mais cette nuit là, ma solitude déjà grande devint d'un coup, démesurée, comme si dans ce puits qui peu à peu se creuse le fond avait cédé, brusque, me laissant tombé dans le noir. Désespéré, je me couchais par terre et me mis à pleurer. A présent que je suis en train d'écrire, que les grattements de ma plume et les grincements de ma chaise sont les seuls bruits qui résonnent, nets, dans la nuit, que ma respiration inaudible et tranquille soutient ma vie, que je peux voir ma main, la main fripée d'un vieillard, glisser de gauche à droite et laisser une trainée noire à la lumière de la lampe, je m'aperçois que, souvenir d'un évènement véritable ou image instantanée, sans passé ni avenir, fraîchement forgée par un délire paisible, cet enfant qui pleure en ce monde inconnu assiste, sans le savoir, à sa naissance. On ne sait jamais quand on naît : l'accouchement est une simple convention. beaucoup de gens meurent sans être jamais nés ; d'autres naissent à peine, d'autres mal, comme avortés. Certains, par naissances successives, passent de vie en vie, et si la mort ne venait pas les interrompre, ils seraient capable d'épuiser le bouquet des mondes possibles à force de naître sans relâche, comme s'il possédaient une réserve inépuisable d'innocence et d'abandon. Tout bâtard que j'étais, je naissais sans le savoir et, comme l'enfant qui sort, ensanglanté et étourdi, de cette nuit obscure qu'est le ventre de sa mère, je ne pouvais faire autre chose que me mettre à pleurer. D'au-delà des arbres me parvenaient, constantes, la rumeur des voix rapides et criardes, l'odeur matricielle de fleuve démesuré, et je finis par m'endormir.
L'ancêtre, Juan José Saer, 1983, traduit de l'espagnol (Argentine) par Laure Bataillon



Les ruines du plaisir


mercredi 26 novembre 2014

Nous sommes minuscules :


Yann Arthus Bertrand                                                                                                                                                              : + :



Lorsque à présent je repense à cette nuit, mon seul sentiment est une légère gêne liée au désordre de ma conduite. Que de cris insensés et de vain désespoir ! Après la mort de Hiie, j'aurai dû être habitué à voir disparaître tous mes proches. Celui qui est tombé une fois dans un gouffre et s'est écrasé au fond, cela ne devrait plus lui faire grand-chose qu'on le porte encore et toujours au sommet d'une montagne pour le jeter toujours et encore dans le vide. Les gens et les animaux auxquels je tenais disparaissent comme des poissons égarés à proximité de la surface - un seul coup les assommait et ils n'étaient plus là, ils sombraient l'un après l'autre là où je ne pouvais pas les suivre. Enfin, j'aurai pu les suivre, bien sûr, tout comme on peut toujours se jeter à la mer pour pêcher des poissons mais sans espoir d'en attraper. Un jour j’emboîterai le pas à tous ceux qui m'ont été chers, et nous ne nous rencontrerons jamais plus - tant cette mer est vaste et tant nous sommes minuscules.


 .



Aujourd’hui j'envisage tout cela avec le plus grand calme, et même avec indifférence. cela ne me fait plus rien d'avoir perdu en une seule nuit Magdalena et le petit Thomas, Ints, et les autres serpents et maman. C'est ce qui devait arriver, car un arbre pourri fini toujours d'un coup - un grand craquement et il est à terre. Soudain sa haute cime n'est plus là, elle qui dominait la forêt depuis si longtemps : il y a un trou dans le couvert. Et puis, en quelques années, le trou se rebouche, et c'est comme s'il ne s'était rien passé.
Andrus Kivirähk, L'homme qui savait la langue des serpents,
traduit de l'estonien par J.P. Minaudier, 2007




lundi 10 novembre 2014

Et lui, si :

 
Nikolaï Tcherkassov dans Ivan le terrible d'Eisenstein


- Pourquoi lui ? Pourquoi pas eux, vous voulez savoir ? Eh bien, voilà - oubliez un moment que vous portez des lunettes sur votre nez, et de l'au-tomne dans votre cœur. Arrêtez de faire du scandale assis à votre bureau et de balbutier devant les gens. Imaginez-vous un instant que vous faites du tapage sur les places publiques et que vous balbutiez sur le papier. Vous êtes un tigre, vous  êtes un lion, vous êtes un chat. Vous pouvez passer la nuit avec une femme russe, et cette femme russe restera contente de vous. Vous avez vingt-cinq ans. Si des anneaux étaient accrochés au ciel et à la terre vous attraperiez ces anneaux et vous pourriez tirer le ciel vers la terre. Et votre paternel, c'est Mendel Krik, le charretier. Et un paternel comme ça, ça pense dans quel sens ? ça pense dans le sens de boire un bon coup de vodka, de mettre son poing dans la tronche de quelqu'un, dans le sens de ses chevaux, et dans le sens de rien d'autre. Vous, vous voulez vivre, et lui, il vous oblige à mourir vingt fois par jour. Qu'est-ce que vous auriez fait à la place de Bénia Krik ? Vous, vous n'auriez rien fait. Et lui, si. Parce que, lui, c'était un roi, et vous, vous rongez votre frein.
Isaac Babel, Récits d'Odessa, traduit du russe par Irène Markowicz, vers 1920



Pyotr Mamonov dans Tsar de Pavel Lungin

vendredi 19 septembre 2014

Reliés par d'innombrables liens :




Tous mes films, d'une façon ou d'une autre, répètent que les hommes ne sont pas seuls et abandonnés dans un univers vide, mais qu'ils sont reliés par d'innombrables liens au passé et à l'avenir, et que chaque individu noue par son destin un lien avec le destin humain en général. Cet espoir que chaque vie et que chaque acte ait un sens, augmente de façon incalculable la responsabilité de l'individu à l'égard du cours général de la vie. 





Le personnage principal de mon prochain film, le sacrifice, est aussi un homme faible, au sens courant du terme. Il n'est pas un héros, mais un penseur et un homme honnête, capable de se sacrifier pour un idéal élevé. Quand la situation l'exige, il n'esquive pas ses responsabilités ni ne les renvoie vers les autres. Et il prend le risque d'être incompris, car sa façon d'agir n'est pas seulement radicale mais aussi affreusement destructrice aux yeux de ses proches. C'est là que réside la force particulièrement dramatique et véridique de son acte. Néanmoins il exécute cet acte et franchit avec lui le seuil du comportement accepté comme normal. Il prend ainsi le risque d'être qualifié de fou parce qu'il a conscience d'appartenir à un tout, ou, si l'on veut au destin du monde. Mais en réalité il ne fait qu'obéir à sa vocation, telle qu'il l'a ressent dans son cœur. Il n'est pas le maître de sa destiné mais son serviteur. Et ce sont ainsi des efforts individuels, que personne ne voit ni ne comprend, qui soutiennent très probablement l'harmonie du monde.
 
Andrei Tarkovski, Le Temps scellé




mardi 19 août 2014

Oua-ho !


Coil - John Balance & Peter Christopherson - 1984.
Nostalgie de la boue   : + : : + :

A l'évidence le fait d'avoir été exposé sans cesse à cette musique avait fini par créer en eux une réaction quasi pavlovienne au bruit, réaction qu'eux-même prenaient pour du plaisir. Ayant passé d'innombrables heures de ma vie devant la télévision à observer les malheureux gamins qui dansent sur des musiques de ce genre, je connaissais le spasme physique qu'elles sont censées faire naître chez l'auditeur et je tentai aussitôt d'en esquisser ma propre version  -assez retenue- pour amadouer tout à fait les ouvriers. Je dois reconnaître que mon corps se mouvait avec une agilité surprenante. Je dois posséder un sens inné du rythme ; mes ancêtres durent se distinguer lors des gigues sur la lande. Ignorant délibérément les yeux des travailleurs, je me mis à danser en trainant les pieds sous l'un des haut-parleurs. Je me trémoussais en hurlant et en murmurant des insanités : " Ouais, ouais, ouais, chauffe, allez, chauffe ! Vas-y petit ! Visez un peu les amis ! Oui ! Oua-ho ! " Je sus que j'avais reconquis le terrain perdu avec eux quand un certain nombre se mirent à rire en me montrant du doigt. Je ris aussi pour bien leur faire voir que je partageais leur bonne humeur. De casibus virorum illustrium ! De la chute des grands hommes ! Et ma chute se produisit. Littéralement.
John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles







samedi 19 juillet 2014

Newton et les échafaudages :


Julien Belon - juillet 2014 - N'Djamena


Petit, l'Afrique lui apparaissait comme un monumental opéra baroque : des personnages diformes, des scènes extravagantes, une orgie de bruits et de couleurs, une musique jamais entendue ; un spectacle démesuré à désintégrer l'esprit, à bruler les sens ! Tout n'y serait que féérie, ivresse, exotique délectation - les tonnerres, les ouragans, les précipices,  pour les délices de la comédie, les fièvres, les furoncles, les morsures de serpent et les états comateux, juste pour les besoins de l'esthétique ! Il suffirait d'un simple magistral contre-ut pour surmonter les obstacles qui parsème d’ordinaire le chemin des héros : les défis, les intrigues, les tourments de l'amour.
Il arriverait, un royaume surgirait aussitôt avec la même rapidité que dans les rêves, le même panache que dans Jules César en Egypte ou Lorenzaccio.
Ce serait un pays tout nouveau, tout vierge, avec des fleurs partout et des fruits étranges ; peuplé de bêtes et de tribus éparses, joviales et pacifiques. Un pays embryonnaire qui n'attendrait que sa petite étincelle pour s'irradier et jaillir des ténèbres. Il ne lui resterait plus alors qu'à le façonner selon son goût, avec l'aisance du potier devant la terre glaise.  D'abord à petite doses, le solfèges et l'alphabet, puis Archimède, l'algèbre, Virgile et Ronsard, ensuite seulement Newton et les échafaudages !

Tierno Monénembo, Le roi de Kahel, 2008




jeudi 12 juin 2014

Souvent que bruit :





« Ne suppose jamais aucune pensée dans ton semblable », disait un sage qui aimait le paradoxe. Il voulait dire : « Ne suppose jamais en lui la pensée qui devrait être en toi si tu disais ce qu’il dit. » la passion explique assez les discours les plus insensés, et aussi ceux où l’on découvre une apparence de raison. Comme la machine de notre corps est capable de trembler, de courir ou de frapper sans permission, dès que l’émotion, si bien nommée, court parmi les muscles, ainsi elle peut crier, et même former des discours selon les plis de la mémoire, et sans aucune intention. Un ivrogne, en ses jurons, ne pense nullement à dieu ni à diable. Dans les propos d’un bavard, presque tout est fait, en quelque sorte, à la machine ; et, même dans les discours étudiés, il y a une partie de remplissage, qui fut peut-être méditée, mais qui ne l’est point maintenant. En somme, discours ne sont souvent que bruit. Comme la charrue fait son bruit de ferraille, comme l’épée fait son cliquetis, le vent son sifflement et la porte son grincement, ainsi un homme agité fait un bruit de discours. Je plains celui qui essaie de comprendre ; encore plus celui qui croit comprendre. Il n’y a rien à comprendre. Attention. Dans un discours humain, animé, coloré, chantant, il y a à comprendre de belles choses souvent. La beauté est un signe qui ne trompe guère, parce qu’elle annonce un corps équilibré et des passions réglées ; c’est pourquoi on dit bien qu’un bon chanteur chante juste. C’est pourquoi aussi je fais crédit au poète, ce qui veut dire que je l’interprète toujours pour le mieux, que toujours j’y suppose la pensée la plus belle, la plus humaine, la plus parfaite à mes yeux, qui puisse s’ accorder avec les paroles. C’est là ce qu’on appelle écouter. De même, quand j’écoute le géomètre, j’attends sa belle preuve d’après l’appât de ses premières preuves, faciles ; si je ne la découvre pas, je penserais plutôt que c’est moi qui ne sait pas comprendre, comme s’il parlait chinois. Mais une femme en colère, à quoi bon l’écouter ? Je vois bien vite que c’est du chinois absolument ; je n’y comprendrais rien de grand, rien de beau, rien d’humain, aucune pensée, enfin, pour tout dire. J’entends, je n’écoute pas. Je dis une femme en colère ; en cela je ne suis pas juste ; un homme en colère n’offre pas un texte plus clair. Quand un homme jure après ses bottes, ou après son bouton de col, ce discours ne vaut pas qu’on l’écoute. Ce qui est juste à dire, c’est que la femme en colère a peut-être plus de volubilité ; elle est insensée plus ingénument. Peut-être aussi n’a-t-elle pas en réserve cette force explosive qui brise les discours ; ils passent donc en long morceaux comme des bois flottants. C’est pourquoi l’auditeur naïf est plus tenté de retenir ce texte intarissable, de le noter, de le traduire en idées. Il est mieux trompé que par un juron. Un charretier accumule les jurons ; une femme fait des reproches ; ce n’est toujours que du bruit. Parce qu’un piano est fait pour qu’on y joue de la musique, il serait fou de croire que tous ceux qui y poseront les mains joueront bien. Le langage humain est comme un piano ; si vous le faites sonner à coups de poing, il n’en sortira aucune combinaison qui mérite d’être retenue. Réellement, ce que je dis par humeur, dans le premier mouvement, dans l’impatience, dans la surprise, n’a jamais aucun sens pour moi ; que ce soit du chinois pour vous, c’est le mieux. Et si vous essayez de comprendre quelque chose, dans ce bruit que je fais au premier moment, vous n’êtes pas bon, vous n’êtes même pas juste. Que l’homme apprenne à écouter l’homme.
Alain, Propos, 6 novembre 1913



mardi 10 juin 2014

Le bonheur d'être :


Nastya Kaletkina                                                                                                : + :


(...) et dans cette correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire ; quand on commence d'aimer, on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais : « J'avais cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si difficile. » Je disais aussi : « je ne vous verrai probablement plus », je le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas ! lui paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont on est las, ne fut dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me répondrait : « Comment, vous, vous m'aimiez ? Si vous saviez comme je l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle me fit pleurer. » La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à continuer ma lettre.
Marcel Proust, A la recherche du temps perdu




lundi 9 juin 2014

Beaucoup d'affection :


Scott C. - The last thing I need is another picture of me looking like a porcelain doll.                              : + :

JE CONNAIS GENS DE TOUTES SORTES
 
(1) Votre site Folk & Dreams a été refusé dans la catégorie blogs. Il ne correspond pas aux critères d'acceptation dans notre annuaire (2) Nous avons bien reçu votre manuscrit. Il a été confié à deux lecteurs dont les rapports, hélas, ne vous sont pas favorables (3) Je te remercie de ton attention cependant cela reste pour moi une relation professionnelle (4) Je n'ai rien contre vous mais je ne souhaiterais pas être associée à ce genre de thématique (5) Je me mettrai au bout de ma rue pour que tu puisses me voir (6) Depuis que je vous lis, je n'ai plus aucun désir pour mon mari (7) Je suis arrêté par ton style, puis-je te connaître ? (8) Tu nous as donné énormément de plaisir, mon apôtre (9) Y aurait-il une chance sur mille qu'on pût, enfin, s'exprimer de façon convaincante ? (10) Puis-je aimer les formes des filles au lieu de lécher des étiquettes ? (11) J'ai beaucoup d'affection pour ta queue
Fernand Chocapic, Folk and dreams,
: + :


Scott C - The Five Points Experience - Scorsese Week Finale




dimanche 8 juin 2014

Une pensée douée de sensibilité :

 
© Ai Weiwei  - Laisser tomber une urne de la dynastie des Han -1995                                                                            : + :


Le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien. La condition essentielle pour être un homme pratique, c'est l'absence de sensibilité. La qualité principale, dans la conduite de la vie, est celle qui mène à l'action, c'est-à-dire la volonté. Or, il est deux choses qui entravent l'action : la sensibilité et la pensée analytique, qui n'est elle-même rien d'autre, en fin de compte, qu'une pensée douée de sensibilité. Toute action, par nature, est la projection de notre personnalité sur le monde extérieur, et comme celui-ci est constitué, pour sa plus grande partie, d'êtres humains, il s'ensuit que cette projection de notre personnalité revient, pour l'essentiel, à nous mettre en travers du chemin de quelqu'un d'autre, à gêner, blesser, et écraser les autres, par notre façon d'agir.

Pour agir, il faut donc que nous ne puissions pas nous représenter aisément la personnalité des autres, leurs joies ou leurs souffrances. Si l'on sympathise, on s'arrête net. L'homme d'action considère le monde extérieur comme formé exclusivement de matière inerte - soit inerte en elle-même, comme une pierre sur laquelle il passe, ou qu'il écarte de son chemin ; soit inerte comme un être humain qui, n'ayant pas su lui résister, peut être un homme tout aussi bien qu'une pierre, car il le traite de la même façon : il l'écarte du pied, ou il lui passe dessus.
Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité, 17 janvier 1932
 


 

samedi 7 juin 2014

Le poème lui-même :


Giuseppe La Spada - Underwater                                                                                                                     : + :

Ein Gedicht ist eine Voraussagung.
Das Gedicht ist ein Varum. Des Dichter ordnet die Sprache in kurzen Sätzen.
Was über ist, ist das gedicht selber. 

Un poème est une prédiction
Le poème est un Pourquoi. Le poète ordonne la langue en phrases courtes.
Le reste, c'est le poème lui-même.

Ernst Herbeck
: + :

Sicily
   

vendredi 6 juin 2014

Une envie extrêmement puissante :

 
Michael Wolf - architecture of density                                                                               : + :


Venez en masse, franchement. Venez. Ce texte est uniquement écrit pour vous dire de venir de toute façon, pour vous inciter, pour être incitatif, pour produire une envie extrêmement puissante en vous et en particulier dans votre cerveau. Donc autant vous le dire tout de suite?: la meilleure pièce de la saison, c’est nous. Tout simplement parce que c’est vous. Parce que c’est vous qui venez. Vous comprenez?? D’ailleurs, ce n’est pas vraiment une pièce, ce truc. C’est une rencontre. Donc voilà, venez. Nous sommes heureux de vous rencontrer.
Thibaud Croisy, Rencontre avec le public



Tansparent city
 

jeudi 5 juin 2014

Des chiens qui parlent :


Le Renne blanc - 1952 - Erik Blomberg


La marque du collier

Nous sommes
des chiens qui parlent
truffes plantées
dans le cul des étoiles
éperdument perdus
de n’avoir pas de maître.







Jouer à s'ensevelir
sous le sable
les feuilles mortes
la peur

Juste après la pluie, Thomas Vinau
: +

mercredi 4 juin 2014

Le niveau de sensibilité :


Tomas van Houtryve - Borderline North Korea                                                                                                                    : + :


Environ un million d'années entre les premiers mots, les premiers outils et les premières villes. Quelques milliers d'années entre les premières communautés et l'état de nation. Un ou deux millénaires entre la naissance de la science et la révolution industrielle. Environ un siècle entre le premier moyen transport mécanisé primitif et l'avion, et environ soixante ans plus tard des hommes sur la Lune. Des hommes qui, au sens biologique, ont a peine plus évolué que les habitants des premières colonies humaines parvenues à maîtriser le feu. Et qui maintenant, pour le meilleur ou pour le pire, tiennent la puissance nucléaire entre leurs petites mains fébriles.

(...)

Un synthétiseur d'ADN existe déjà. Des projets pour dessiner la carte du gènôme humain complet commencent à prendre tournure. Dans quelques années, si ce n'est déjà possible, nous serons capables de synthétiser des virus simples à partir de produits chimiques aisément accessibles. Dans dix ou vingt ans, nous pourrons faire la même chose avec la vie humaine. Et avant cela, nous aurons la capacité de créer des Intelligences Artificielles dont la conscience dépasse la nôtre. En même temps croîtra notre habileté à nous emparer de tout ce qui est au dessus de nous, au delà des limites de notre planète natale, à coloniser d'autres mondes, à les « terraformer » à créer de nouveaux habitats artificiels dans l'espace. Le processus d'évolution qui a commencé avec le Big Bang a produit une race d'êtres conscients dont les pouvoirs transformationnels dépassent ceux du processus d'évolution lui-même.

(...)

Aussi, en fin de compte, l'étape suivante de notre évolution, celle que nous devons franchir si nous voulons traverser la Crise de Transformation qui est la conséquence de ce qui s'est passé auparavant, n'est de nature ni biologique, ni scientifique, ni technologique, ni même politique. Nous devons atteindre le niveau de sensibilité morale et de conscience spirituelle indispensable pour parvenir à la viabilité à long terme de notre espèce. Il ne s'agit pas d'un vœu pieux désinvolte, mais l'impératif dur et froid de notre évolution. Toute espèce incapable de l'atteindre se détruira tôt ou tard en même temps que sa biosphère. Celles qui l'atteindront survivront. Il n'y aura pas d'autres survivants.

Norman Spinrad


Blue sky days


samedi 31 mai 2014

Aucune sorte de stimulation :


Patrick Harrison - Solar-Pac Apartments - Springfiled - Missouri - 1974

Quand je suis à la campagne, et que je n'ai aucune sorte de stimulation, ma pensée s'étiole, parce que toute ma tête s'étiole, à la ville on ne fait pas cette expérience catastrophique. Les gens qui quittent une grande ville et qui veulent maintenir leur niveau intellectuel à la campagne, comme disait Paul, doivent être dotés d'un énorme potentiel, et donc d'une incroyable réserve de substance cérébrale, mais eux aussi, à plus ou moins long délai, finissent par stagner et s'étioler, et la plupart du temps, quand ils prennent conscience de ce processus d'étiolement, il est déjà trop tard pour ce qu'ils veulent entreprendre, ils se ratatinent inéluctablement, et, quoi qu'ils fassent alors, cela ne leur sert plus à rien. C'est pourquoi pendant toutes ces années qu'à duré mon amitié avec Paul, j'ai pris l'habitude de mon rythme vital d'alternance entre la ville et la campagne, et j'ai bien l'intention de garder ce rythme jusqu'à la fin de mes jours, tous les quinze jours au moins à Vienne, tous les quinze jours au moins à la campagne. Car aussi vite que la tête se remplisse à ras bord à Vienne, aussi vite elle se vide à la campagne, et, en vérité, elle se retrouve aussi rapidement vidée à la campagne que remplie à ras bord à la ville, car la campagne est dans tous les cas beaucoup plus impitoyable pour la tête et ses intérêts que la ville, et j'entends la grande ville, ne pourra jamais l'être. A un être doué d'esprit la campagne prend tout et ne donne (presque) rien, alors que la grande ville ne cesse de donner, encore faut-il le voir, et, forcément, le sentir, mais rares sont ceux qui le voient, et ils ne le sentent pas davantage: ils sont attirés d'une manière odieusement sentimentale par la campagne, où, dans tous les cas, ils sont intellectuellement vidés en un rien de temps, et même pompés à mort, et, pour finir, définitivement ruinés. A la campagne l'esprit ne peut jamais s'épanouir, seulement à la ville, mais aujourd'hui les gens fuient la ville pour la campagne, parce qu'au fond ils tiennent trop à leurs aises pour faire usage de leur tête, qui est, naturellement, radicalement mise à l'épreuve à la ville, c'est la vérité, et ils aiment mieux se perdre dans la nature que, dans leur aveuglement borné, ils admirent sentimentalement sans la connaître, que profiter des immenses avantages qu'offre la grande ville, et surtout la grande ville d'aujourd'hui, avantages qui ne font que croître et se multiplier merveilleusement avec le temps et l'histoire - mais ils ne seraient sans doute pas capables d'en profiter. Je connais la mortelle campagne et je la fuis tant que je peux, au prix d'avoir à vivre dans une grande ville, dont, finalement, le nom importe peu, et qui peut être aussi laide que l'on veut, elle vaudra toujours pour moi cent fois mieux que la campagne.
Thomas Bernhardt, Le neveu de Wittgenstein,  traduit de l'allemand par Jean-Claude Hémery, 1982


Katrina Anne Muur - Very Andrea Branzi

mercredi 28 mai 2014

La régularité des formes :


Dalia Nosratabadi - Gravity - Himalia - 2014                                                                                                                    : + :


L'anhinga 

Si la régularité des formes, l'accord des proportions, et les rapports de l'ensemble des parties donnent aux animaux ce qui fait à nos yeux la grâce et la beauté, si leur rang près de nous n'est marqué  que par ces caractères; si nous ne les distinguons qu'autant qu'ils nous plaisent, la nature ignore ces distinctions et il suffit pour qu'il lui soient chers qu'elle leur ait donné l'existence et la faculté de se multiplier : elle nourrit également au désert l'élégante gazelle et le difforme chameau, le joli chevrotin et la gigantesque girafe ; elle lance à la fois dans les airs l'aigle superbe et le hideux vautour ; elle cache sous terre et dans l'eau mille générations d'insectes de formes bizarres et disproportionnées; enfin admet les composés les plus disparates pourvu que par les rapports résultant de leur organisation ils puissent subsister et se reproduire : c'est ainsi que sous la forme d'une feuille elle fait vivre les mantes; que sous une coque sphérique pareille à celle d'un fruit elle emprisonne les oursins; qu'elle filtre le vie et ramifie pour ainsi dire dans les branches de l'étoile de mer; qu'elle aplatit en marteau la tête de la zygène et arrondit en globe épineux le corps entier du poisson lune. Mille autres productions de figures non moins étranges ne nous prouvent elles pas que cette mère universelle a tout tenter pour enfanter, pour répandre la vie et l'étendre à toutes les formes possibles ? Non contente de varier le trait primitif de son dessin dans chaque genre, en le fléchissant sous les contours auxquels il pouvaient se prêter, ne semble-t-elle pas avoir voulu tracer d'un genre à un autre, et même de chacun à tous les autres, des lignes de communication, des fils de rapprochement et de jonction, au moyen desquels rien n'est coupé et tout s'enchaine depuis le riche et le plus hardi de ses chefs-d’œuvre jusqu'au plus simple de ses essais ?

Georges Louis Leclerc de Buffon
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mercredi 14 mai 2014

Laisse-les :


Echelle photographique noir et blanc                                                                                                                              : + :
Ode au présent

Ce
présent
lisse
comme une planche,
frais,
cette heure-ci,
ce jour
comme une coupe neuve
- du passé
pas une seule
toile d’araignée -,
nous touchons
des doigts
le présent,
nous en taillons
la mesure,
nous dirigeons
son flux,
il est vivant
et vif,
il n’a rien
d’un irrémédiable hier,
d’un passé perdu,
il est notre
créature,
il grandit
en ce
moment, le voici portant
du sable, le voici mangeant
dans notre main,
attrape-le,
qu’il ne nous glisse pas entre les doigts,
qu’il ne se perde pas en rêves
ni en mots
saisis-le,
tiens-le
et commande-lui
jusqu’à ce qu’il t’obéisse,
fais de lui un chemin,
une cloche,
une machine,
un baiser, un livre,
une caresse,
taille sa délicieuse
senteur de bois
et fais-t’en
une chaise,
tresse-lui
un dossier,
essaie-la,
ou alors
une échelle !
Oui,
une échelle,
monte
au présent,
un échelon
après l’autre,
les pieds
assurés sur le bois
du présent,
vers le haut,
vers le haut,
pas très haut,
assez
pour
réparer
les gouttières
du plafond,
pas très haut,
ne va pas au ciel,
atteins
les pommes,
pas les nuages,
ceux-là
laisse-les
passer dans le ciel, s’en aller
vers le passé.

Tu
es
ton présent,
ton fruit :
prends-le
sur ton arbre,
élève-le
sur ta
main,
il brille
comme une étoile,
touche-le,
mords dedans et marche
en sifflotant sur le chemin.
Pablo Neruda, Nouvelles odes élémentaires, 1955, traduit de l'espagnol par Jean-Francis Reille



mardi 13 mai 2014

Recommence de plus belle :



Sandra Hoyn - die kampfkinder - 2011                                                                                                                               : + :

    Et frappe et frappe et frappe

    et frappe encore et encore une fois
    et ainsi de suite
    et une fois deux fois trois fois jusqu'à mille
    et recommence de plus belle
    et frappe la grande table de multiplication et la petite table de multiplication
    et frappe et frappe et frappe
    page 222 page 223 page 224 et ainsi de suite jusqu'à la page 299
    passe la page 300 et continue par la page 301 jusqu'à la page 400
    et frappe ceci une fois en avant deux fois en arrière trois fois en haut et quatre fois en bas
    et frappe les douze mois
    et les quatre saisons
    et les sept jours de la semaine
    et les sept tons de la gamme
    et les six pieds des iambes
    et les nombres pairs des maisons
    et frappe
    et frappe le tout ensemble
    et le compte y est
    et fait un.

    

Jean Arp, Jours effeuillés, 1966


samedi 10 mai 2014

Ce qu'elle profère :


Simon Hentaï - Collage - 1950                                                                                                 : + :




Pourquoi...            j'oublie..,                        la parole en déplacement
s'oublie.., pour aveugler...            Et le sol - toujours
un peu plus haut, à hauteur de la tête forée par ce qu'elle
profère autant que par ce qu'elle a sans mot dire
perçu déjà...                        à hauteur de la tête levée, là
- et pour l'aveugler..,                        jusqu'à un fond où quelque
ajour sans fin, comme on avance, criblant, aura tout
            emporté            même emporté la question
...........

Ce qui au plus profond comme au centre   -    du
sommeil ( où le rêve sera resté d'un tenant ) se
découvre soustrait toujours, silence              dans la mutité du
rêve, est à nouveau parole opaque, parole qui insiste,
substrat épais, compacité de parole sur-le-champ
réfractaire à ce qui est dit, que la parole à prononcer soit
émise ou tue de nouveau - jour qui froisse..,          au
plus près.

Extraits de Poussière sculptée, André du Bouchet
: + :
 

Peinture - 1953

mardi 6 mai 2014

Spécialement toi :




Mieux vaut l'aveugle, oncle John, mieux vaut l'aveugle qui pisse par la fenêtre que le farceur qui l'y a conduit. Et tu sais qui c'est le farceur, oncle John ? Eh ben, c'est quasiment tout le monde, tous les fis de garce qui regardent ailleurs quand la merde commence à voltiger, tous les vachards qui se prélassent sur leur schnoutz avec un pouce dans le trou de balle et l'autre dans la bouche en faisant des prières pour qu'il ne leur arrive rien ; tous les trousseurs de jupons qui se figurent pisser de la limonade, tous les chouchoux à leurs mémère soi-disant faits à l'image du bon Dieu, ce qui me fait penser que j'aimerais pas le rencontrer par un nuit sans lune, celui-là ! Et même toi, oncle John, spécialement toi : ceux qui s'en vont flairent la merde comme on va aux truffes , la bouche grande ouverte, et qui font semblant d'êt' tout surpris quand quelqu'un leur colle un étron dedans.
Jim Thomson, 1275 âmes, 1966, traduit de l'anglais par Marcel Duhamel

mercredi 30 avril 2014

Les jours sont pleins :


Roberto Kusterle                                                                                                                               : + :



Quand tu t’endors je te parle, je te parle, je te dis des serments, je te parle, je te dis c’est la guerre, je te dis les serments, je te fais la musique - à l’oreille - je te fais les serments, quand je parle - je parle - quand tu t’endors je parle, quand tu t’endors - quand je ne suis pas là - quand je ne suis pas là je parle, quand je parle - je te parle - et je ne suis pas là, quand je ne suis pas là je te parle - tiens écoute - tiens écoute je dis, je te dis tiens écoute, je te dis l’aventure, l’aventure c’est quelqu’un dans l’oreille, c’est quelqu’un dans l’oreille, c’est la dent sur l’oreille, 





je vais me taire, la pluie est belle, les jours sont pleins, il y a des guêpes, des grillons, il y a la nuit, des chenilles.




Il faut beaucoup de jours. beaucoup. il faut beaucoup de jours aujourd’hui. il faut le premier jour. il faut les premiers jours. il faut beaucoup de temps. il faut beaucoup de jours pour te mettre à écrire.
pour te mettre à écrire il faut beaucoup de jours, et les jours, et les tables, et les yeux et les arbres. il faut beaucoup les arbres. il faut beaucoup de jours. il faut voir le jardin. regarde le jardin. il faut voir les jardins. regarder la fenêtre. il faut de très longs jours.
il faut beaucoup d’années. il faut beaucoup de lignes. il faut beaucoup de lignes sur le cou, sur la race. sous les yeux il faut beaucoup de traits. pour te mettre à écrire. il faut beaucoup de ronces. les ronces dans le cou. il faut beaucoup d’années. il faut beaucoup tomber. il faut beaucoup de vase.
de la boue, de l’ordure, de l’essence et de l’huile, du gâchis, de la vase,
beaucoup de maladies
beaucoup de mains malades
beaucoup de dos griffé
beaucoup de pieds coupés
La gorge, le poisson, Laura Vazquez, 2013 : + : : + :

 


  

 

samedi 22 février 2014

Le contraste du silence :




On doit voir évidemment, d’après tout ce qui précède, que, quand on nous parle d’une harmonie résultant du mouvement de ces corps pareille à l’harmonie de sons qui s’accorderaient entr’eux, on fait une comparaison fort brillante, sans doute, mais très vaine ; ce n’est pas là du tout la vérité. Mais en effet il y a des gens qui se figurent que le mouvement de si grands corps doit produire nécessairement du bruit, puisque nous entendons autour de nous le bruit que font des corps qui n’ont ni une telle masse, ni une rapidité égale à celle du soleil et de la lune. Par là, on se croit autorisé à conclure que des astres aussi nombreux et aussi immenses que ceux qui ont ce prodigieux mouvement de translation, ne peuvent pas marcher sans faire un bruit d’une inexprimable intensité. En admettant d’abord cette hypothèse, et en supposant que ces corps, grâce à leurs distances respectives, sont pour leurs vitesses dans les rapports mêmes des harmonies, ces philosophes en arrivent à prétendre que la voix des astres, qui se meuvent en cercle, est harmonieuse. Mais comme il serait fort étonnant que nous n’entendissions pas cette prétendue voix, on nous en explique la cause, en disant que ce bruit date pour nos oreilles du moment même de notre naissance. Ce qui fait que nous ne distinguons pas le bruit, c’est que nous n’avons jamais eu le contraste du silence, qui y serait contraire ; car la voix et le silence, se font ainsi distinguer réciproquement l’un par l’autre. Or, de même que les forgerons, par l’habitude du bruit qu’ils font, n’en perçoivent plus la différence, de même aussi, dit-on, il en advient pour les hommes. Cette supposition, je le répète, est fort ingénieuse et fort poétique ; mais il est tout à fait impossible qu’il en soit ainsi.
Aristote, Livre I, Traité du Ciel
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Monitoring - Rythme cardiaque du bébé et contractions de la mère




mardi 18 février 2014

Plus qu’en vain :





Et que cela te soit toujours comme plomb aux pieds,
pour aller à pas lents comme un homme las,
vers le oui et le non que tu ne vois pas ;
car il est le plus bas parmi les sots
celui qui affirme et nie sans distinction,
dans l’un comme dans l’autre cas ;
car il arrive que l’opinion hâtive
penche souvent du mauvais côté,
et puis la passion ligote l’intellect.
Il quitte le rivage plus qu’en vain,
car il ne revient pas tel qu’il est parti,
qui prêche pour le vrai sans en avoir l’art.
Claires preuves de ceci sont au monde
Parménide, Mélissos, Bryssos et bien d’autres,
lesquels allaient, sans savoir où ;
ainsi firent Sabellius et Arius, et ces fous
qui furent comme des glaives pour les Écritures,
rendant tordu ce qui était droit.
Que les hommes ne soient donc pas trop assurés,
quand ils jugent, comme celui qui croit
que les blés sont mûrs avant qu’ils le soient ;
car j’ai vu d’abord tout l’hiver
l’épine se montrer rigide et farouche,
et puis porter la rose sur sa cime ;
et j’ai vu déjà bateau droit et rapide
parcourir la mer pendant toute sa route,
et périr à la fin en entrant au port.
Dante, La Divine Comédie, le Paradis, traduction de Jacqueline Risset


Repas de deux chimpanzés - photographie de presse - Acmé

lundi 17 février 2014

Une sorte de lieu épargné :





Une coulée de lumière persistait encore entre les berges obscures du canal lorsqu’il le franchit, scintillante, argentine, teintée de jade, contrastant avec l’inerte lueur des globes électriques qui s’allumaient, égrenés le long des quais, éclaboussant de jaune les troncs écaillés des platanes, stagnant au dessus de l’étourdissant et agressif carrousel de phares, de feux rouges, l’inerte et impuissant conglomérat de voitures enchevêtrées se suivant sans avancer autour des palmiers décoratifs, sous les néons des cinémas et des magasins, comme une stérile, aveugle et incohérente agitation tandis qu’au dessus des toits, à peine distincts dans le ciel s’assombrissant, les vols d’étourneaux étiraient leurs écharpes, tournoyaient, se rassemblaient, se condensaient en soleils charbonneux, puis explosaient aurait-on dit, se déployaient de nouveau en myriades d’infimes et palpitantes particules.
Puis de nouveau le silence, la paix. Comme si au coeur de la vieille ville (avec ses étroites rues maintenant encombrées d’autos, empuanties de gaz, les rez-de-chaussée de ses vieux hôtels éventrés pour faire place à des vitrines illuminées, peuplées de clinquants mannequins, comme les palmiers en quelque sorte factices, importés eux aussi, accordés au clinquant de fausse Riviera, aux clinquants vendeurs ou vendeuses sortis tout habillés de boites de conserves garnies de surplus américains, de vestes de trappeurs ou de fourrures importées de Chicago ou de Hong-kong en même temps que les tentatrices affiches de voyages pour Chicago ou Hong-kong) la maison constituait comme un îlot, une sorte de lieu épargné, préservé dans l’espace et le temps..

Claude Simon, L’acacia, 1989


Duhamel du Monceau                                                                                                                            : + :