jeudi 31 janvier 2013

Qui s’accordera avec mes dons ?


John Cage (1912 - 1992) - Partition de 4'33''  - 1952

De nos jours, toute tentative novatrice valable dans le domaine de l’esthétique tend à prendre une tournure radicale. Un artiste doit se poser la question : quelle est la forme de radicalisme qui s’accordera avec mes dons, avec mon tempérament ? Cela ne signifie nullement que tous les artistes contemporains soient convaincus de la valeur de l’évolution dans le domaine artistique. Un point de vue radical n’est pas nécessairement tourné vers l’avenir.
Examinons deux points de vue radicaux les plus importants dans la perspective de l’art contemporain. L’un cherche à obtenir l’abolition de toutes les distinctions de genres particuliers. Il n’y aurait plus alors qu’un art unique, composé du concours de toutes les formes et de tous les moyens de réalisation : immense édifice combinant et comportant la synthèse de toutes les formes de comportement. L’autre point de vue voudrait que soient maintenues et précisées toutes les limites de séparation, par une clarification des caractéristiques particulières à chaque forme d’art : la peinture ne devrait utiliser que les procédés qui lui appartiennent, la musique ne pas sortir du domaine musical, le roman se garder d’emprunter à d’autres disciplines littéraires et se servir uniquement de la technique qui lui est propre.
Ces deux points de vue sont apparemment inconciliables. Ils n’en traduisent pas moins l’un et l’autre l’une des préoccupations constantes de l’époque moderne : la recherche d’une forme artistique définitive.
L’œuvre parle, Susan Sontag, 2010


Treatise - Cornelius Cardew (1936 - 1981)

La profusion des interprétations de l’art aujourd’hui empoisonne notre sensibilité. Dans une culture dont le dilemme classique est l’hypertrophie de l’intellect au détriment de l’énergie et du développement des sens, l’interprétation est la revanche de l’intellect sur l’art. (…) Le plus important maintenant est de recouvrer nos sens. Nous devons apprendre à voir davantage, à écouter davantage, à sentir davantage.
(…)
il faut remplacer l’herméneutique (l’explication des textes) par l’érotique de l’art.
Against Interpretation, Susan Sontag, 1966


Treatise - Cornelius Cardew (1936 - 1981)



Roman Haubenstock-Ramati (1919 - 1994) - partition graphique

mardi 29 janvier 2013

Une population abstraite :


Gordon Park (1912-2006) - American Gothic - 1942                : + :
American Gothic, 1942
American Gothic, 1942
American Gothic, 1942
American Gothic, 1942


Ils comprirent alors qu’ils étaient accueillis en ambassadeurs de la dégénérescence, que leur unique talent consistait en ces lieux à incarner le plus spectaculairement possible ces symptomatiques maillons manqués qui permettraient aux juges d’estimer à sa juste valeur le prix de la chaîne qui reliait l’humanité à ses seules origines souhaitables, c’est-à-dire des origines futures, idéales, épurées, quand tout ce qui menaçait l’étanchéité d’une population abstraite aurait été, chirurgicalement ou chimiquement, castré, parqué, éliminé, à tout le moins désigné, tous les noms de tous les porteurs de peste savamment inscrits sur des fiches perforées, afin de ne rien perdre des sournoises migrations, des obscurs déménagements, afin d’éradiquer jusqu’à la plus petite nuance rastaquouère sur le vaste tableau monochrome du fantasme nordique.
Claro, 2012, CosmoZ 


Roland Topor (1938 - 1997) - Liberté d'expression

Il suffit de parler pour devenir un autre, Roland Topor, Pense-bêtes, 1992



Gordon Parks - 1943 - Duke Ellington at the Hurricane Club

lundi 28 janvier 2013

Je chercherais des procédés :


1916, la neige à Paris - Agence Rol - source BNF


La perfection de la neige
Que de perfections, que,
Que de totalités. En piquant, elle ajoute.
Et puis, abstractions, astrifications, formulations d’astres,
sidération, à travers sidera e cœlos,
sidérations, assimilations –
dans le perfectionné, je procéderais,
au-delà du grand éblouissement, du plein et du vide,
ressautant, évitant
de douteuses ténébreuses,
je chercherais des procédés ; je saurais, je dirais.
Mais comme elle nous porte, qu’elle est grande l’abondance nivéale,
comment vaut-elle : en aval du matin, en aval,
en amont de la lumière plurisource.
Je me suis mis de travers dans ce mouvement-manquement radial,
aah, le premier frisson du monter, du comprendre
ils partent en ordre, défient : voilà tout.
Et ta consolation insolation et la mienne, fruit
de cet hiver, entraînées, alliées,
sur les vitreux sommets du toujours, sur les marges neigeuses
du jamais-jamais-je-ne-lâchai,
et l’étoile qui brûle dans sa bogue,
et la châtaigne tirée de la glace,
et – tout – et tout éros, tout-lib., liberté dans le lacet,
dans l’étreinte me va : elle va,
elle tient à l’invitation, tient dans le programme, à l’affaire.
Un sourire, ‘s’pas ? Et la vi(e) (id-vid),
celle dont on ne peut rien, ni rien supposer,
sur le seuil se laisse (caresser ?).
Evohé tout au long des glaciers, des cultures des couleurs
et des travaux rassurés des ors.
Allô. Qui est au bout du fil ? Raccrocher.
Et, en phase d’immortel, je suis prêt,
Pour un sketch-idée de la neige, pour l’un de ses frétillements.

Prêt.
À la, de la parfaite.

« C’est tout, vous pouvez vous en aller. »
Andrea Zanzotto, La Beauté, traduit par Philippe Di Meo,2000,
: + :


 Neige, Paris 1913

Tempête de neige en Amérique du 1er et 2 mars 1914 - dégâts occasionnés à des poteaux électriques

La perfezione della neve

Quante perfezioni, quante
quante totalità. Pungendo aggiunge.
E poi astrazioni astrificazioni formulazione d’astri
assideramento, attraverso sidera e coelos
assideramenti assimilazioni -
nel perfezionato procederei
più in là del grande abbaglio, del pieno e del vuoto,
ricercherei procedimenti
risaltando, evitando
dubbiose tenebrose; saprei direi.
Ma come ci soffolce, quanta è l’ubertà nivale
come vale: a valle del mattino a valle
a monte della luce plurifonte.
Mi sono messo di mezzo a questo movimento-mancamento radiale
ahi il primo brivido del salire, del capire,
partono in ordine, sfidano: ecco tutto.
E la tua consolazione insolazione e la mia, frutto
di quest’inverno, allenate, alleate,
sui vertici vitrei del sempre, sui margini nevati
del mai-mai-non-lasciai-andare,
e la stella che brucia nel suo riccio
e la castagna tratta dal ghiaccio
e – tutto – e tutto-eros, tutto-lib. libertà nel laccio
nell’abbraccio mi sta: ci sta,
ci sta all’invito, sta nel programma, nella faccenda.
Un sorriso, vero? E la vi(ta) (id-vid)
quella di cui non si può nulla, non ipotizzare,
sulla soglia si fa (accarezzare?).
Evoè lungo i ghiacci e le colture dei colori
e i rassicurati lavori degli ori.
Pronto. A chi parlo? Riallacciare.
E sono pronto, in fase d’immortale,
per uno sketch-idea della neve, per un suo guizzo.
Pronto.
Alla, della perfetta.
«È tutto, potete andare.»

Auteuil, 1er mars 1908, passage des concurrents du prix Finot, course hippique

dimanche 27 janvier 2013

Rien ne meurt jamais :


Stanley Kubrick - Chicago - 1949                                                                            : + :


- Oh oui ! Oh oui, oui, oui ! Un beau jour, tu seras en train de marcher sur la route, et tu entendras ou tu verras quelque chose. Tellement net. Et tu penseras que c'est toi qui l'imagines. Une image-pensée. Mais non. C'est que tu te seras cognée contre un souvenir qui appartient à quelqu'un d'autre. Là où j'étais avant de venir ici, c'est un endroit réel. Il ne disparaîtra jamais. Même si la ferme toute entière -chaque arbre, le moindre brin d'herbe- meurt. L'image n'en sera pas moins là, et en plus, si tu vas là-bas et que tu te mets à l'endroit où c'était, çà existera de nouveau ; çà sera là pour toi, à t'attendre. Alors Denver, il ne faudra jamais que tu ailles là-bas. Jamais. Parce que même si tout est fini -fini pour toujours- çà sera toujours là à t'attendre. C'est la raison pour laquelle j'ai dû faire sortir tous mes enfants de là. Envers et contre tout.
Denver se curait les ongles.
- Si c'est toujours là à attendre, çà doit vouloir dire que rien ne meurt jamais, dit-elle.
Sethe regarda Denver droit en face.
- Mais rien ne meurt jamais, dit-elle.

Toni Morrison, Beloved, 1987, traduit de l’américain par Hortense Chabrier et sylviane Rué





mercredi 23 janvier 2013

Nous rencontrerons d'autres obstacles :


Andrew Wyeth (1917-2009)                                                              : + : : + : : + : : + : : + : : + :


J'ai réussi à calculer le taux de régression : un dixième de kilomètre pendant une période de vingt-trois heures et quarante-sept minutes. Bien que cette dérive au sud soit lente, elle est inéluctable... L'installation sera donc déplacée d'au moins un kilomètre pour toute période de dix jours.
Rien ne doit s'y opposer. Nous avons déjà rencontré une rivière et ne l'avons franchie qu'au prix de grands dangers. Nous rencontrerons sans aucun doute d'autres obstacles dans les jours et les kilomètres à venir, et par conséquent, il faudra être prêts. Il faut concentrer nos efforts sur la recherche de matériaux locaux que nous puissions emmagasiner dans les bâtiments afin de nous en servir ultérieurement pour les constructions. Il ne devrait pas être trop difficile de construire un pont si nous sommes avertis en temps opportun.
Sturner est parti en exploration au nord et nous annonce une région marécageuse à quelques kilomètres. Nous avons déjà envoyé d'autres équipes au nord-est et au nord-ouest pour mesurer l'étendue de ce marécage. S'il n'est pas trop large, nous pourrons dévier un peu du nord magnétique et rattraper ensuite le temps perdu.
Christopher Priest, Le monde inverti, 1974, traduit de l'anglais par Bruno martin






mardi 22 janvier 2013

On n’aperçoit jamais :


Nicolas Djavanshir - série dernière ivresse                                              : + :


On n’aperçoit jamais que l’envers de la nuit
l’aiguillée minutieuse, imprévisible des étoiles
cousant peut-être les poches du ciel
ou le bouton unique du soleil
L’endroit, dit-elle, est encore plus beau
C’est un autre jour
On le verra quand tout sera fini
Jean-Pierre Lemaire, Les marges du jour, Patience
: + :



lundi 21 janvier 2013

Bien sûr, ça va :


 Martin Malte - 2012                                                                                                                                                : + :

c'est une procession vers l'allègement. urgence pensons.

je pense une idée en suspension en sursis sur pilotis sur la neige tout le week-end, une péniche où toute la nuit tu fais un livre ivre de tout ce que le jour tu engranges. je pense une musique naissante. je pense que le blanc ne recouvre rien des pensées qui tournent. je pense que oui est un mot qui se prononce exactement comme il le prononce lui, je pense que le temps est un allié mensonger mais efficace, je pense que je rature ce que je viens de dire, je pense que que le temps est allié tout court, je pense que s'il y avait lieu de danser quelque part, je danserai sur tous les trains que nous n'avons pas pris dans un sens ni dans l'autre, je pense qu'une dune ne se gravit pas virtuellement, je pense que deux dunes se confondent, je pense que mélanger le noir avec le blanc ne doit pas faire gris sinon c'est flou, mais je suis belle floue, je pense que d'amour il est des particules partout, et que parfois, comme en chimie ____elles précipitent, je pense que l'entrée de quelqu'un dans la vie de quelqu'un d'autre ne peut se faire doucement, ou si, je rature, mais pas dans ce cas, je pense que certainement je, je pense que d'accord, on n'est jamais d'accord, je pense que l'accident de la-vie-de-quelqu'un-rentrant-dans-la-vie-de-quelqu'un-d'autre est un des trucs les plus beaux qu'il soit, je pense que tout passe, bien sûr, ça va on est au courant, mais ce n'est pas une raison pour aimer ça.
Marie Richeux, Le Polaroid, Pas la peine de crier, 21 janvier 2013
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plus-aucune-mémoire-vive-à-l'horizon-des-fous----------------------------------------------------------------------------------------------

dimanche 20 janvier 2013

Echapper au froid :


La planète sauvage - René Laloux - 1973                                                                                           : + :


Revenons aux grottes originelles,
Quelle a été la première grotte occupée ?
Dans quelle vallée ?
Quelle numéro de Vallée ? de Falaise ? de Complexe Cavernicole ? de Lotissement Troglodyte ?
Comme l’appelait-on ?
S’y rendait-on facilement ? Avec joie, crainte, respect, plaisir, suspicion ?
Comment était la vue de l’entrée de la première grotte habitée ?
La communication avec l’inconscient, les dieux, les totems, les esprits, était-elle d’autant plus profonde que la grotte elle-même était profonde ?
Cela n’avait-il rien à voir avec tout ça ?
Les cathédrales sont-elles des grottes inversées ?
Les cathédrales sont-elles des grottes externalisées ?
Les cathédrales sont-elles des antennes utilisées pour la communication avec Dieu ?
La peur viscérale, l’angoisse métaphysique, l’interrogation ontologique, la régression fœtale, sont-elles indéfectiblement liées au concept de grotte ?
La grotte est-elle seulement la satisfaction d’échapper au froid, à la pluie et aux bêtes naturellement féroces ?
Ou les deux ?
Cette grotte,
Quel en était le type de confort ?
Selon quelles normes ?
À propos de normes, quelles en étaient les normes de sécurité ?
Y étaient-elles respectées De quel bois de quel arbre le premier feu de la première grotte habitée ?
De quelles feuilles de quelles branches la première litière ?
D’herbes ? De chaume ? De fougères ? De jonquilles ? de pétales de roses ?
Qui a inventé les roses ?
Claude Ponti, Questions d’importance, 2012






samedi 19 janvier 2013

Porter en secret une blessure :


Bruno Boudjelal - série Frantz Fanon - 2009-2011                                                                        : + :


En souvenir de celle qui me donna le jour
La rose noire de l’hôpital
Où Frantz Fanon reçut son étoile
En plein front
Pour lui et pour ma mère
La rose noire de l’hôpital
La rose qui descendit de son rosier
Et prit la fuite

A nos yeux s’enlaidissant par principe
Roulée dans le refus de ses couleurs
Elle était le mouchoir piquant de l’ancêtre
Nous accueillait tombés de haut
Comme des poux en manœuvre
Plus son parfum de plèbe en fleur nous fit violence
Par son mélange dépaysés
Plus elle nous menaça
Du fond de sa transhumance meurtrie
Cueillie ou respirée
Elle vidait sur nous
Son cœur de rose noire inhabitée
Et nous étions cloués à son orgueil candide
Tandis qu’elle s’envolait pétale par pétale
Neige flétrie ou volcanique
Cendre modeste accumulant l’outrage
Exposée de soi-même à toutes les rechutes
Dilapidée aux quatre vents

Venait-elle dans cette chambre ?
Elle venait.
Amante disputée
Musicienne consolatrice
Coiffée au terme de son sillage
Du casque intimidant de la déesse guerrière
Elle fut la femme voilée de la terrasse
L’inconnue de la clinique
La libertine ramenée du Nadhor
La fausse barmaid au milieu des pieds-Noirs
L’introuvable amnésique de l’île des Lotophages
Et la mauresque mise aux enchères
A coups de feu
En un rapide et turbulent
Et diabolique palabre algéro-corse
Et la fleur de poussière dans l’ombre du fandouk
Enfin la femme sauvage sacrifiant son fils unique
Et le regardant jouer du couteau
Sauvage ?
Oui
Sa noirceur native avait réapparu
Visage dur lisse et coupant
Nous n’étions plus assez virils pour elle
Sombre muette poussiéreuse
La lèvre blême et la paupière enflée
L’œil à peine entrouvert et le regard perdu
Sous l’épaisse flamme fauve rejetée sur son dos
Le pantalon trop large et roulé aux chevilles
Et le colt sous le sein
Avec la paperasse et la galette brûlée

Rarement, avec un soupir, elle retrouvait le collier d’ambre qu’elle mordait plutôt ou triturait, pensive, et brandissant le luth fêlé de son ultime admirateur, Visage de Prison, qui prononçait son nom de cellule en cellule, sans parler de Mourad et sans parler du bagne, sans parler de l’aveugle, un nommé Mustapha, que poursuivait son ombre en une autre prison, lui qui avait pourtant franchi les portes, mais il ne savait pas qu’il était libéré.

Nous n’étions plus alors que sa portée
Remise en place à coups de dents
Avec une hargne distraite et quasi maternelle
Elle savait bien
Elle
A chaque apparition du croissant
Ce que c’est de porter en secret une blessure
Elle savait bien
Elle
En ses seins pleins de remous
Ce qu’était notre fringale

Pouvait-elle
Sillon déjà tracé
Ne pas pleurer à fleur de peau
La saison des semailles ?
Même à sa déchirure de rocaille
Pouvait-elle ignorer comment se perdent les torrents
Chassés des sources de l’enfance
Prisonniers de leur surabondante origine
Sans amours ni travaux ?

Fontaine de sang, de lait, de larmes, elle savait d’instinct, elle, comment ils retomberaient, venus à la brutale conscience, sans parachute, éclatés comme des bombes, brûlés l’un contre l’autre, refroidis dans la cendre du bûcher natal, sans flamme ni chaleur, expatriés.


Yacine Kateb (1929-1989)

: + :


vendredi 18 janvier 2013

L’affaire est réglée :


Le tampographe Sardon                                                                                                                                  : + :


Dans les cinémas de quartier à Alger, on vend quelque fois des pastilles de menthe qui portent, gravé en rouge, tout ce qui est nécessaire à la naissance de l’amour : 1 des questions : «quand m’épouserez-vous?» : «m’aimez-vous?» ; 2. des réponses «A la folie» ; «Au printemps». Après avoir préparé le terrain, on les passe à sa voisine qui répond de même ou se borne à faire la bête. A Belcourt, on a vu des mariages se conclure ainsi et des vies entières s’engager sur un échange de bonbons à la menthe.
Le signe de la jeunesse, c’est peut-être une vocation magnifique pour le bonheurs faciles. Mais surtout, c’est une précipitation à vivre qui pousse au gaspillage. A Belcourt, comme à Bab-el-Oued, on se marie jeune. On travaille très tôt et on épuise en dix ans l'expérience d’une vie d’homme. Un ouvrier de trente ans a déjà joué touts ses cartes. Il attend la fin entre sa femme et ses enfants. Ses bonheurs ont été brusques et sans merci. De même sa vie. Et l’on comprend alors qu’il soit né de ce pays où tout est donné pour être retiré. Dans cette abondance et cette profusion, la vie prend la courbe des grandes passions, soudaines, exigeantes, généreuses. Elle n’est pas à construire, mais à brûler. Il ne s’agit pas alors de réfléchir et de devenir meilleur. La notion d’enfer, par exemple, n’est ici qu’une aimable plaisanterie. De pareilles imaginations ne sont permise qu’aux très vertueux. Et je crois bien que la vertu est un mot sans signification dans toute l’Algérie. Non que ces hommes manquent de principes. On a sa morale, et bien particulière. On ne «manque» pas à sa mère. On fait respecter sa femme dans les rues. On a des égards pour la femme enceinte. On ne tombe pas à deux sur un adversaire, parce que «ça fait vilain». Pour qui n’observe pas ces commandements élémentaires, «il n’est pas un homme», et l’affaire est réglée.
Albert Camus, Les Noces, 1938


Le Tampographe ne fabrique jamais de tampons sur commande. Il n'aime pas les artistes, il s'intéresse pas à leur travail, il n'a aucune curiosité pour les merdes qu'ils produisent généralement, s'il pouvait il les emploierait volontiers à goudronner les routes, curer les fossés, vider les poubelles ou creuser le canal Seine-Volga.


jeudi 17 janvier 2013

Le pouvoir de sélection :


Wangechi Mutu - Histology of the Different Classes of Uterine Tummors - 2004                         : + :


Mais il faut, si l’on compare le cheval de trait et le cheval de course, le dromadaire et le chameau, les diverses races de moutons adaptées soit aux plaines cultivées, soit aux pâturages des montagnes, et dont la laine, suivant la race, est appropriée tantôt à un usage, tantôt à un autre ; si l’on compare les différentes races de chiens, dont chacune est utile à l’homme à des points de vue divers ; si l’on compare le coq de combat, si enclin à la bataille, avec d’autres races si pacifiques, avec les pondeuses perpétuelles qui ne demandent jamais à couver, et avec le coq Bantam, si petit et si élégant ; si l’on considère, enfin, cette légion de plantes agricoles et culinaires, les arbres qui encombrent nos vergers, les fleurs qui ornent nos jardins, les unes si utiles à l’homme en différentes saisons et pour tant d’usages divers, ou seulement si agréables à ses yeux, il faut chercher, je crois, quelque chose de plus qu’un simple effet de variabilité. Nous ne pouvons supposer, en effet, que toutes ces races ont été soudainement produites avec toute la perfection et toute l’utilité qu’elles ont aujourd’hui ; nous savons même, dans bien des cas, qu’il n’en a pas été ainsi. Le pouvoir de sélection, d’accumulation, que possède l’homme, est la clef de ce problème ;

Charles Darwin, L’Origine des espèces, 1859
: + :



Chez les monstruosités, les effets de corrélation entre les parties sont très curieux. - Ch. Darwin

mercredi 16 janvier 2013

Comme ouvrir les yeux :

Photographe inconnu                                                                                                   : + :


Aller jusqu’à l’extrême, c’est rester sans lieu,
parce que l’extrême n’est pas un lieu,
au-delà il n’y a pas d’espace
et quiconque est allé jusqu’à l’extrême
ne peut plus reculer.
Aller jusqu’à l’extrême précisément consiste
à découvrir l’impossibilité du retour.
Ou simplement peut-être
l’impossibilité.
Et l’impossible se passe de lieu.
Roberto Juarroz, Poésie verticale, (III, 16a)


Marek Samojeden                                                                                                                                                    : + :


Un amour au-delà de l’amour,
plus haut que le rite du lien,
au-delà du jeu sinistre
de la solitude et de la compagnie.
Un amour qui n’ait pas à revenir,
mais non plus à s’en aller.
Un amour non soumis
aux frénésies d’aller et venir,
d’être éveillés ou endormis,
d’appeler ou de se taire.
Un amour pour être ensemble
ou pour ne l’être pas,
mais aussi pour tous les états intermédiaires.
Un amour qui serait comme ouvrir les yeux,
Et peut-être aussi comme les fermer.
***
Roberto Juarróz (1925-1995), Cinquième Poésie Verticale, 1974


Chris Chan                                                                                                                        : + :
plein de Tilt Shift : + :

mardi 15 janvier 2013

Hirsche Nicht Aufs Sofa :

: + :

 

H.N.A.S.(Musik Für Schuhgeschäfte - 1992) - Störenfried Hintergrund :




H.N.A.S. (Ach, Dieser Bart! - 1988) - Ich Will 'ne Lumumbastellung :



H.N.A.S. : Achim P. Li Khan et Christoph Heemann

lundi 14 janvier 2013

L’importance du hasard :


Burcum Baygut - née en 1992                                                                                                                  : + :


À compter d’aujourd’hui, je vais tenir à nouveau un journal, afin d’y coucher mes pensées et mes idées, quand j’en aurai le temps. Il faut absolument que je préserve ce miracle : avoir dix-sept ans. Chaque jour m’est si précieux que je suis terriblement attristée, en voyant le temps m’échapper alors que je vieillis. C’est à présent, à présent que je vis le meilleur de ma vie.
En resongeant aux seize années déjà écoulées, je revois les heures de bonheur ou de malheur dans leur relativité, avec leur importance fort relative, et elles me tirent toutes le même sourire.
J’ignore encore qui je suis. Peut-être l’ignorerai-je toujours. Mais je me sens libre – dégagée de toute responsabilité, libre de m’isoler dans ma chambre, entre mes murs couverts de dessins… ou de photos. Ma chambre me convient parfaitement – paisible, peu encombrée, bien arrangée. J’adore la ligne paisible des meubles, les deux étagères pleines de recueils de poésie ou de livres de contes conservés depuis mon enfance.
En cette heure, je suis très heureuse, assise à mon bureau, d’où je vois les arbres dénudés de la maison d’en face. Je désire observer toujours. Je désire être profondément touchée par la vie, sans être jamais aveuglée, au point de ne pouvoir voir mon sort d’un œil plein d’humour, ni rire de moi-même comme je ris d’autrui.
Je redoute de vieillir. Je redoute de me marier. Que me soit épargnée l’obligation de cuisiner, trois fois par jour – épargné l’inexorable piège de la routine et de l’encroûtement. Je veux être libre – libre de connaître des gens, avec leur passé – libre de découvrir d’autres milieux, et d’autres morales, ou d’autres critères que les miens. Je crois que ce que je désire, c’est être omnisciente. Si je devais me donner un nom, ce serait La fille qui voulut être Dieu. Et cependant, si je ne vivais pas en ce corps, où serais-je? Peut-être suis-je destinée à être jaugée et jugée…
Mais, oh, je m’insurge contre ce sort. Je suis moi – et je suis forte – mais à quel point ? Je suis moi.
Parfois j’essaie de me mettre à la place de quelqu’un d’autre, et je m’effraie quand j’y parviens presque. Comme il serait terrible d’être autre que je ne suis. Je suis terriblement égoïste. J’éprouve une irrésistible vénération envers ma peau, mes traits, mes membres. Je me sais trop grande et affligée d’un nez flamand, et pourtant je me pavane à plaisir devant ma glace, en me trouvant de plus en plus ravissante… Je me suis formée de moi-même une image idéale et parfaite. Cette image sans tache n’est-elle pas mon moi véritable – la perfection authentique? Ai-je tort de la laisser s’insinuer entre moi et un miroir impitoyable? (Oh, maintenant même, en relisant ce que je viens d’écrire, je trouve ça puéril, dramatisé à outrance.)
Jamais, jamais, jamais, je n’attendrai la perfection à laquelle j’aspire de toute mon âme – mes dessins, mes poèmes, mes nouvelles – misérables, misérables reflets, tous tant qu’ils sont… car j’ai été trop profondément modelée par un milieu bien conventionnel… par pure vanité, je rêve de luxes dont je ne jouirai jamais…
J’ai de plus en plus conscience de l’importance du hasard dans mon existence… Viendra un jour l’heure de me regarder enfin en face. Dès à présent, je redoute les choix que je vais avoir à faire dans ma vie – choix d’orientation, choix de carrière… J’ai peur. Je manque d’assurance. Quel serait le mieux pour moi ? Qu’est-ce que je désire ? Je ne sais. J’aime être libre. Je déteste me sentir contrainte ou limitée… Je suis loin d’être aussi avisée que j’ai pu le croire. Comme si je me trouvais au fond d’une vallée, je vois s’ouvrir devant moi des routes, sans en voir le bout – les implications… Oh, malgré mes angoisses et mes inhibitions, j’aime le moment présent, car à présent, je ne suis pas encore totalement modelée. Ma vie ne fait que commencer. Je suis forte. J’aspire à une cause à laquelle consacrer mon énergie…
Sylvia Plath, Journal, 1950, traduit de l'anglais par Christine Savinel






samedi 12 janvier 2013

Si je laissais sortir les mots :




L’homme caché

Ce n’est pas grand chose, au fond, que mon existence
J’observe la stricte tenue musulmaniaque
Car si je laissais sortir les mots de mon sac
Tout le monde pourrait voir sur quelles braises je danse
C’est une imposture, je n’ai crainte de le dire.
Est-ce que je ne crée pas le monde chaque matin ?
Son corps nu est vautré sur mes draps de satin.
Mais à travers les steppes j’emporte mon désir
Aussi bien enfermé que ce tableau : Courbet
Clos par le gel, voici le château de Blonay.



(Paris, Musée d’Orsay)
Volker Braun, traduit de l'allemand par Alain Lance, 2009
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Gustave Courbet - Le château de Blonay - vers 1875


Der Verborgene

Nicht viel ist das, was ich mein Leben nenne
Und strikt verkleidet bin ich musel-manisch
Denn hüte ich nicht meine Worte panisch
Verriete ich, daß ich in Gluten brenne.
Ist es Betrug: so ist er mir bewußt.
Erschaff ich nicht die Welt an allen Tagen?
Ihr nackter Leib fotzt breit auf meinem Laken.
Doch durch Steppen stehl ich meine Lust.
So zugenagelt wie dies Bild: Courbet.
Und zugefrorn seht ihr das Schloß Blonay.
 

vendredi 11 janvier 2013

Débrouille-toi !


1974                                              WKPD   : + :      IMDB : + :


- Eh ! toi là ! C'est la deuxième fois que je vous rencontre, vous voulez pas me rendre service.
- Mais ! on veut bien te rendre service, mais on sait pas qu'est-ce que tu veux faire, pourquoi tu as besoin de nous, tu, tu.. tu ...
- Bon maintenant tu vois là ? ton camarade est fou... tu veux le guérir ?
- Je veux bien ; la première fois il est fou, je sais pas comment j'ai fais, et maintenant aussi il est fou encore.
- Bon, vous allez m'aider à trouver mes hippopotames mais je vais vous donner quelque chose pour le guérir.
- Oui. Je veux bien.
- Bon d'accord... voilà ... si tu fais cette musique, tu m'appelles et tu verras il sera guérit.
- Comment je vais faire ?
- Débrouille-toi !
- Comment ? Comment on fait çà ?
- Débrouille-toi !




jeudi 10 janvier 2013

Parvenir à la délivrance :


Judit Reigl  (née en 1923) - Ils ont une soif insatiable de l'infini -                               : + :

 
Premièrement, le gardien exprimait au Roi ses souhaits de bonheur et de prospérité avec l'espoir que sa descendance serait nombreuse. Puis il affirmait que le jour était maintenant arrivé où, conformément à la promesse royale, il devait être délivré. Car, d'après ses observations qui ne pouvaient lui mentir, Vénus aurait été découverte et contemplée par un de ses hôtes. Il suppliait Sa Majesté Royale de vouloir bien faire une enquête minutieuse ; elle constaterait ainsi que sa découverte était vraie, sinon il s'engageait à rester définitivement à la porte, sa vie durant. Il priait par conséquent très respectueusement Sa Majesté de lui permettre d'assister au banquet au risque de sa vie, car il espérait ainsi découvrir le malfaiteur et parvenir à la délivrance tant désirée. 

Auto-Stop entre Ferrare et Ravène - 1948/1950

Tout cela était exposé longuement et avec un art parfait. J'étais vraiment bien placé pour apprécier à sa juste valeur la perspicacité du gardien, mais elle était pénible pour moi et j'aurais préféré l'ignorer à jamais; cependant je me consolai en pensant que je pourrais peut-être lui venir en aide par mon souhait. Je demandai donc au Roi s'il n'y avait pas d'autre voie pour sa délivrance. «Non», répondit le Roi, «car ces choses ont une gravité toute particulière ; mais nous pouvons accéder à son désir pour cette nuit». Il le fit donc appeler. 
Les noces chimiques de Christian Rosenkreutz,, attribué à Johann Valentin Andreae (1586-1654), vers 1604
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La tentation de Saint Antoine

mercredi 9 janvier 2013

Voici enfin le moment :

Cecilia Bartoli et Nikolaus Harnoncourt en concert à Graz, 2001.



Giunse alfin il momento, che godrò senza affanno in braccio  all'idol mio! Timide cure! Uscite dal mio petto, a turbar non venite il mio diletto! Oh come par che all'amoroso foco l'amenità del loco, la terra e il ciel risponda, come la notte i furti miei seconda!
Deh, vieni, non tardar, o gioia bella, vieni ove amore per goder t'appella, finché non splende in ciel notturna face ; finché l'aria è ancor bruna, e il mondo tace.
Qui mormora il ruscel, qui scherza l'aura, che col dolce sussurro il cor ristaura, qui ridono i fioretti e l'erba è fresca,
ai piaceri d'amor qui tutto adesca.
Vieni, ben mio, tra queste piante ascose.
Vieni! vieni! Ti vo' la fronte incoronar di rose !

mardi 8 janvier 2013

Votre nature vous force ?


Anselm kiefer - Lilith au bord de la mer rouge


- Est-ce effectivement moi que vous veniez voir ? Ce n'est pas une erreur ? Rien de plus facile qu'une erreur, dans ce grand immeuble. Je m'appelle Untel, j'habite au troisième étage. Suis-je donc bien celui auquel vous vouliez rendre visite ?
- Du calme, du calme ! dit l'enfant par dessus son épaule, c'est bien çà.
- Alors finissez d'entrer dans cette chambre, je voudrais fermer la porte.
- La porte je viens de la fermer. ne prenez pas cette peine. Et de toute façon, calmez-vous.
- Na parlez pas de peine. Mais dans ce couloir, il habite une foule de gens, tous sont naturellement des connaissances à moi ; la plupart rentrent à présent de leurs affaires ; s'ils entendent appeler dans ma chambre, ils croiront tout bonnement avoir le droit d'entrer et de regarder ce qui se passe. Que voulez-vous c'est comme çà. Ces gens ont derrière eux leur travail quotidien ; à qui se soumettraient-ils dans la liberté provisoire de leur soirée ? D'ailleurs vous le savez bien aussi. Laissez moi fermer la porte.
- Mais qu'est-ce qu'il y a ? Qu'avez-vous ? Pour ce qui est de moi, tout l'immeuble peut bien entrer. Et puis encore une fois : j'ai déjà fermé la porte, croyez-vous donc être le seul à être capable de fermer la porte ? Je l'ai même fermée à clé.
- Alors, c'est bien. Je n'en demande pas plus. Il n'était pas utile de fermer à clé. Et puisque maintenant vous êtes là, mettez-vous bien à votre aise. Vous êtes mon hôte. Faîtes-moi entièrement confiance. Prenez vos aises, sans crainte. Je ne vous forcerai ni à rester, ni à partir. Est-il besoin de le dire ? Me connaissez-vous si mal ?
- Non. Vous n'aviez vraiment pas besoin de me dire çà. Mieux, vous n'aviez pas à me le dire. Je suis un enfant ; pourquoi faire tant de manières avec moi ?
- Ce n'est pas si grave. Un enfant, bien sûr. Mais vous n'êtes pas si petit que cela. Vous avez déjà tout d'une grande personne. Si vous étiez une fille, vous ne devriez pas vous enfermer comme çà tout bonnement dans une chambre avec moi.
- Inutile de nous inquiéter pour çà. Je voulais simplement dire que de vous connaître si bien ne me met guère à l'abri, cela vous dispense seulement de l'effort de me raconter des mensonges. Or, vous me couvrez tout de même de compliments. Laissez cela, je vous prie, laissez cela. En plus, je ne vous connais ni partout ni tout le temps, surtout avec cette obscurité. Il vaudrait beaucoup mieux que vous fassiez allumer la lumière. Non, il ne vaut mieux pas. Je n'en note pas moins que, déjà, vous m'avez menacé.
- Comment ? Je vous ai menacé ? je vous en prie ! je suis tellement content que vous soyez enfin là. Je dis "enfin" parce qu'il est déjà si tard. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi vous êtes arrivé si tard. Alors il est possible que dans ma joie, j'aie parlé confusément et que vous l'ayez pris ainsi. Oui, j'ai parlé ainsi, je vous l'accorde plutôt dix fois qu'une, et je vous ai menacé de tout ce que vous voudrez... Ne nous disputons surtout pas, de grâce !... Mais comment avez-vous pu croire une chose pareille ? Comment avez-vous pu me blesser ainsi ? Pourquoi voulez-vous à toute force gâcher ce petit moment que vous passez ici ? Un inconnu garderai moins que vous ses distances.
- Je veux bien le croire ; voilà qui n'est pas malin. Aussi proche de vous que l'étranger le moins distant, je le suis déjà par nature. Vous le savez aussi, alors à quoi rime cette mélancolie ? Dîtes que vous voulez jouer la comédie, et je m'en vais à l'instant.
- Ah, bon ? Cela aussi, vous osez me le dire ? Vous avez un peu trop d'audace. En fin de compte, vous êtes tout de même dans ma chambre. Vous frottez vos doigts furieusement sur mon mur. Ma chambre, mon mur ! Et de plus, ce que vous dîtes est ridicule, pas seulement impertinent. Vous dîtes que votre nature vous force à me parler de la sorte. Vraiment ? Votre nature vous force ? C'est bien gentil de sa part. Votre nature, c'est la mienne, et si par nature je me comporte aimablement avec vous, vous n'avez pas le droit d'agir différemment.
- C'est aimable, çà ?
- Je parle d'avant.
- Est-ce que vous savez comment je serai plus tard ?
- Je ne sais rien.

Franz Kafka, Dans la colonie pénitentiaire et autres nouvelles, Malheur, 1912, traduit de l'allemand par Bernard Lortholary

Anselm Kiefer - Nigredo - 1984
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Les ruines sont comme la floraison d’une plante, l’apogée rayonnant d’un métabolisme imperturbable, les prémices d’une renaissance. Et plus l’on diffère  le remplissage des espaces vides, plus le passé qui s’avance tel un reflet du futur peut s’accomplir en totalité et avec force.
Il n’y a pas de degré zéro. Le vide porte toujours en lui son contraire.
A. Kiefer, Discours de Francfort

lundi 7 janvier 2013

Pour la suite du monde :




Ça c'fra plus ?
J'sais pas si c'est pas possible...
C'est possible ! C'est possible qu'on réussisse notre entreprise. Moyennant par exemple... de la protection. Avec du courage. Puis la première chose qui faut s'mettre en tête, la première part qu'on doit donner... qui doit s'mettre dans cette organisation là, c'est la part des âmes. La première part qui doit s'mettre dans la part ou dans les parts, c'est la part des âmes. Puis c'est elle, faut qui soye la première dans la pêche pour nous conduire, c'est la vieille tradition.








dimanche 6 janvier 2013

Te connaissant, t’aimes et te souris :


Pulsar - Nasa

A cette lumière on devient tel, que se détourner pour voir autre chose, il est impossible qu’on y consente jamais ; parce qu’en elle est rassemblé tout le bien qui est l’objet du vouloir, et que hors d’elle est défectif ce qui est parfait en elle. Désormais mes paroles, proportionnées à mon souvenir, seront plus courtes que celles de l’enfant qui baigne encore sa langue à la mamelle. Non que plus d’une seule apparence fût dans la vive lumière que je regardais, laquelle est toujours telle qu’elle était auparavant ; mais parce qu’en moi la vue devenait plus forte, et qu’en regardant un seul objet, moi changeant, il changeait pour moi.
Dans la profonde et splendide substance de la haute lumière, m’apparurent trois cercles de trois couleurs et de même étendue ; et l’un par l’autre, comme une Iris par une Iris, paraissait réfléchi ; et le troisième paraissait un feu qui d’ici et de là également émane. Oh ! combien la parole est courte, et combien faible près de ma pensée ! Et celle-ci, près de ce que je vis, est telle, que « peu » ce n’est pas assez dire. O lumière éternelle, qui seule en toi reposes, seule te connais, et, connue de toi et te connaissant, t’aimes et te souris ! Ce triple cercle, qui paraissait se produire en toi comme un rayon réfléchi, regardé un peu par mes yeux tout autour, au-dedans de soi me parut offrir de sa propre couleur notre image peinte, là où toute ma vue était plongée.
Tel que le géomètre qui tout entier s’applique à mesurer le cercle, et, pensant, ne trouve point ce principe dont il a besoin ; tel étais-je à cette vue nouvelle ; je voulais voir comment l’image convient au cercle, et comment elle y a son lieu ; mais point n’auraient à cela suffi mes propres ailes, si mon esprit n’eût été frappé d’un éclair par lequel s’accomplit son désir. A la haute imagination ici manqua le pouvoir ; mais déjà, comme une roue mue également, tournait mon désir et le velle l’Amour qui meut le Soleil et les autres étoiles.

Dante, La Divine Comédie, Le Paradis, Chant XXXIII
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