lundi 30 décembre 2013

On peut parler :


NEST Théatre - Electre


L’inconvénient est que je dis toujours un peu le contraire de ce que je veux dire, mais ce serait vraiment à désespérer aujourd’hui, avec un cœur aussi serré et cette amertume dans la bouche, – c’est amer, au fond, l’orange, – si je parvenais à oublier une minute que j’ai à vous parler de la joie. Joie et Amour, oui. Je viens vous dire que c’est préférable à Aigreur et Haine. Comme devise à graver sur un porche, sur un foulard, c’est tellement mieux, ou en bégonias nains dans un massif. Évidemment, la vie est ratée, mais c’est très, très bien, la vie. Évidemment rien ne va jamais, rien ne s’arrange jamais, mais parfois avouez que cela va admirablement, que cela s’arrange admirablement... Pas pour moi... Ou plutôt pour moi !... Si j’en juge d’après le désir d’aimer, le pouvoir d’aimer tout et tous, que me donne le plus grand malheur de la vie, qu’est-ce que cela doit être pour ceux qui ont des malheurs moindres ! Quel amour doivent éprouver ceux qui épousent des femmes qu’ils n’aiment pas, quelle joie ceux qu’abandonne, après qu’ils l’ont eue une heure dans leur maison, la femme qu’ils adorent, qu'elle admiration, ceux dont les enfants sont trop laids ! Évidemment il n’était pas très gai, cette nuit, mon jardin. Comme petite fête, on peut s’en souvenir. J’avais beau faire parfois comme si Électre était près de moi, lui parler, lui dire : « Entrez, Électre ! Avez-vous froid, Électre ? » Rien ne s’y trompait, pas même le chien, je ne parle pas de moi- même. Il nous a promis une mariée, pensait le chien, et il nous amène un mot. Mon maître s’est marié à un mot ; il a mis son vêtement blanc, celui sur le quel mes pattes marquent, qui m’empêche de le caresser, pour se marier à un mot. Il donne du sirop d’oranges à un mot. Il me reproche d’aboyer à des ombres, à de vraies ombres, qui n’existent pas, et lui le voilà qui essaie d’embrasser un mot. Et je ne me suis pas étendu : me coucher avec un mot, c’était au-dessus de mes forces... On peut parler, avec un mot, et c’est tout !... Mais assis comme moi dans ce jardin où tout divague un peu la nuit , où la lune s’occupe au cadran solaire, où la chouette aveuglée, au lieu de boire au ruisseau, boit à l’allée de ciment, vous auriez compris ce que j’ai compris, à savoir : la vérité.
Jean Giraudoux, Électre, 1937
: + :


Max Vadukul                                                                                                                                           : + :

vendredi 27 décembre 2013

Faire des collages :


Jean-Jacques Annaud - L'ours - 1988

L'enfance est au bout du chemin.


(...) attraper de justesse une bouchée dans un cocktail, pleurer en écoutant Le Voyage d'hiver, aller à la recherche des sources de la Loire au mont Gerbier de Jonc, complimenter une inconnue dans la rue, se tromper de jour, de semaine ou de mois dans un rendez-vous, se retrouver après vingt ans comme si on ne s'était jamais quittés, mettre un parfum qui s'oublie, savoir se faire oublier, amuser la galerie, soulever un enfant en protestant de son poids mais éviter de l'ennuyer par des questions idiotes, se demander où l’on était avant de naître plutôt que ce que l'on deviendra après la mort, froisser du papier journal, découper des images et faire des collages, décoller en avion ou atterrir, regarder avec convoitise les plats servis à ses voisins, observer la démarche des passants et faire de la psychologie sauvage, attendre à la terrasse d'un café, se dire qu'il faudrait faire de la gymnastique, penser parfois à respirer profondément, mettre à plat un trombone, monter à la main une mayonnaise ou des œufs en neige, découvrir un fruit exotique délicieux, se remémorer les patois de son enfance ou des proverbes ou des savoirs, utiliser des mots justes qui surprennent, boire quand on a très soif, n'avoir jamais honte d'être soi...
Françoise Héritier, le sel de la vie, 2013


lundi 23 décembre 2013

Des impressions de la réflexion :

 
Georges Mathieu - Souvenirs délaissés - 1990                                                                                                        : + :

Une impression frappe d’abord les sens et nous fait percevoir la chaleur ou le froid, la soif ou la faim, le plaisir ou la douleur, d’un certain genre ou d’un autre. De cette impression, il y a une copie prise par l’esprit, qui demeure après que l’impression cesse ; et c’est ce que nous appelons une idée. Cette idée de plaisir ou de douleur, quand elle retourne dans l’âme, produit les nouvelles impressions du désir et de l’aversion, de l’espoir et de la crainte, qui peuvent proprement être appelées des impressions de la réflexion, parce qu’elles en sont dérivées. Celles-ci sont également copiées par la mémoire et l’imagination et deviennent des idées ; lesquelles provoquent peut-être à leur tour d’autres impressions et d’autres idées. En sorte que les impressions de la réflexion ne sont qu’antérieures à leurs idées correspondantes ; mais postérieures à celles de la sensation, et dérivées d’elles. L’examen de nos sensations appartient davantage aux anatomistes et aux philosophes de la nature qu’à la morale ; et il ne sera donc pas pris en considération pour le moment. Et comme les impressions de la réflexion, à savoir les passions, les désirs et les émotions, qui méritent principalement notre attention, résultent pour la plupart des idées, il sera nécessaire d’inverser cette méthode qui, à première vue, semble la plus naturelle ; et, afin d’expliquer la nature et les principes de l’esprit humain, de faire un exposé particulier des idées, avant d’en venir aux impressions. Pour cette raison, j’ai choisi de commencer par les idées.
David Hume, Traité de la nature humaine, 1739, Traduction par Wikisource, Texte établi par Selby-Bigge, Oxford University Press, 1960
: + :

L'oiseau ivre - vers 1970

samedi 21 décembre 2013

Tout ce qui ne va pas :




Tous les chanteurs ont ce défaut : quand ils sont avec des amis, si on les invite à chanter, ils ne s’y mettent jamais, si on ne leur demande rien, ils n’arrêtent plus. Tigellius le Sarde avait bien ce défaut. Il n’aurait servi à rien que César, qui aurait pu le contraindre, le sollicite au nom de l’amitié qui le liait à son père, au nom de leur propre amitié. Mais s’il lui prenait fantaisie, il se mettait à vocaliser "Io Bacchae" de l’entrée au dessert, sur toutes les notes de la gamme, de la plus haute à la plus basse. Il n’y avait rien de stable dans cet homme-là : on le voyait courir comme s’il fuyait devant l’ennemi, et l’instant d’après on aurait dit qu’il transportait les objets du culte de Junon. Il comptait parfois chez lui deux cents esclaves, parfois à peine dix. Un jour il n’avait à la bouche que rois et princes, que rêves de grandeur, et un autre : "Pourvu que j’aie une petite table avec juste un peu de sel dans une coquille, et une toge, même grossière, pour me protéger du froid ...". Mais tu aurais donné un million à cet homme économe et content de peu, cinq jours après il ne serait plus resté un seul sou dans la caisse. Il pouvait veiller toute la nuit jusqu’au matin, ou ronfler toute une journée. Jamais personne ne fut moins égal à soi-même.
Là, on pourrait me dire : "Et toi ? Tu n’as aucun défaut peut-être ?" Oui, bien sûr, d’autres, et même probablement de plus... petits ! Mænius s’en prenait à Novius pendant son absence. "Oh toi, tu ne te connais pas" dit quelqu’un "ou alors tu t’imagines que tu peux nous en faire accroire, comme si on ne te connaissait pas ?" "Quand il s’agit de moi, je suis très indulgent" répondit Mænius. Voilà une façon d’aimer ses amis stupides et malhonnêtes, et qui mérite qu’on s’y arrête. Ainsi, tu regardes tes propres défauts avec des yeux chassieux pleins de crasse, mais à l’égard de tes amis ta vue devient plus perçante que celle d’un aigle ou du serpent d’Epidaure ? Pourquoi donc ? Cela se retourne contre toi, et ils scrutent de leur côté tout ce qui ne va pas chez toi.
Il est un peu trop soupe au lait, il ne correspond pas au goût délicat de ces messieurs, il fait rire avec ses cheveux mal coupés, sa toge qui glisse des épaules, ses sandales attachées au pied par un nœud trop lâche. Mais c’est le meilleur homme qu’on puisse imaginer, mais c’est un véritable ami pour toi, mais sous ce corps sans élégance se cache une intelligence exceptionnelle. Secoue ton propre pot, à la fin, pour voir ce qu’il contient ! Quelque petit défaut, peut-être ? Semé en toi par la nature ou par une mauvaise habitude ? Car dans les champs qu’on néglige s’installe la fougère, qu’il faudra brûler pour s’en débarrasser.
Tournons-nous plutôt de ce côté : l’amant, aveuglé, s’abuse sur les défauts les plus laids de celle qu’il aime, parfois même il tombe sous leur charme, comme Balbinus avec le polype d’Hagna. Je voudrais qu’en amitié on se trompe de la même manière, et que l’on donne à ce genre d’erreur le beau nom de vertu.
Horace, Satires I 3, Contre les jugeurs et les raisonneurs, pour la simple justice et l’amitié, 


vendredi 20 décembre 2013

Sans terreur ni alarme :


Adolphe Millot - Plumes -  Larousse pour tous  -1907                                    : + :


(...) et  le destin ou le hasard (ou la guigne, sans quoi il aurait pu découvrir que, pas plus que la lumière du soleil, l'amour n'existe en un seul endroit, à un seul instant ou dans un seul corps, par toute la terre et le temps et l'humanité vivante et grouillante)
(...) parce que je connais la réponse et je sais que cette réponse je ne peux pas la changer, et je ne crois pas que je puisse me changer moi même parce que dès la seconde fois où je t'ai vu j'ai compris ce que j'avais lu dans les livres et que je n'avais jamais vraiment cru : c'est que l'amour et la souffrance sont une seule et même chose et que la valeur de l'amour est la somme de ce qu'il faut payer pour le connaître, et chaque fois qu'on l'obtient à bon compte on se vole soi même.
(...)Voilà. C'est exactement l'inverse. Ce sont les livres, les gens dans les livres, qui devraient inventer et lire nos histoires à nous - les Doe, les Roe, les Wilbourne et les Smith - mâles et femelles mais sans les bites et les cons.
(...) et de nouveau Wilbourne médita sur cette faculté instinctive qu'ont les femmes, même innocentes et novices, de comprendre et faire marcher les mécanismes de la cohabitation - cette sereine confiance dans leurs destinées amoureuses, comme celle des oiseaux dans leurs ailes -, cette fois implacable et tranquille en un bonheur personnel imminent et mérité les fait instantanément s'élancer, ailes grandes ouvertes, de l'abri que leur offrait la respectabilité jusque dans les espaces inconnus et vides où nul rivage n'est visible (Pas le péché pensa-t-il. Je ne crois pas au péché. Tout cela n'est qu'une question de rythme. Dès la naissance on est pris dans le défilé anonyme des myriades anonymes et grouillantes de son temps et de sa génération ; on perd le rythme une fois, un seul faux pas, et on périt sous les piétinements de la foule.) et cela sans terreur ni alarme, ce qui n'est signe ni de courage ni d'endurance, mais simplement d'une fois complète, absolue, en des ailes novices, aériennes et fragiles - aériens et fragiles symboles de l'amour par quoi elles ont déjà été trahies une première fois puisque, par consentement et acceptation universels, elles se sont attardées sur la cérémonie même qu'elles ont répudiée en prenant leur vol. Ils passèrent, disparurent.
William Faulkner, Si je t'oublie Jérusalem, Les palmiers sauvages, 1939



Mark Laita                                                                                                                                                     : + :

mardi 17 décembre 2013

Une part d’aliénation :


Olaf Martens - Veronika Bromova  - 1998                                                                                                                     : + :


L’autonomie comporte nécessairement la solitude, au sens existentiel, c’est-à-dire la conscience, qu’il est impossible de faire partager mes certitudes personnelles par les autres et, inversement, que mes déterminations d’individu social sont impossibles à intérioriser et à vivre comme des vérités personnelles. Bref, l’existence sociale comporte inévitablement une part d’aliénation parce que la société n’a pas été et ne peut pas être produite et reconnue par chacun comme l’œuvre qu’il a créé librement en coopération volontaire avec tous les autre.
Les chemins du paradis, André Gorz,  1983


Veronika Bromova - 7 c-prints, computer aletered - 1997                                                                                             : + :

lundi 16 décembre 2013

Que comprendre :




que comprendre

comment rendre compte

parfois c’est le dégoût
la détresse

cette fureur du sang
parce que tout avorte

que chaque effort est vain

que rien n’échappe à la faux

ou parfois
c’est cette vénération   cette joie
jubilante   cette suffocante
lumière

et chaque visage m’émeut
alors jusqu’aux larmes

Charles Juliet, Poème, 2012


dimanche 15 décembre 2013

Avoir un monde :


Dalia Nosratabadi - Japan                                                                                                                                        : + :

Le mouvement écologique est né bien avant que la détérioration du milieu et de la qualité de vie pose une question de survie à l’humanité. Il est né originellement d’une protestation spontanée contre la destruction de la culture du quotidien par les appareils de pouvoir économique et administratif. Et par "culture du quotidien", j’entends l’ensemble des savoirs intuitifs, des savoir-faire vernaculaires (au sens qu’Ivan Illich donne à ce terme), des habitudes, des normes et des conduites allant de soi, grâce auxquels les individus peuvent interpréter, comprendre et assumer leur insertion dans ce monde qui les entoure.

La "nature" dont le mouvement exige la protection n’est pas la Nature des naturalistes ni celle de l’écologie scientifique : c’est fondamentalement le milieu qui paraît "naturel" parce que ses structures et son fonctionnement sont accessibles à une compréhension intuitive ; parce qu’il correspond au besoin d’épanouissement des facultés sensorielles et motrices ; parce que sa conformation familière permet aux individus de s’y orienter, d’interagir, de communiquer "spontanément" en vertu d’aptitudes qui n’ont jamais eu à être enseignées formellement.

Dubaï

La "défense de la nature" doit donc être comprise originairement comme défense d’un monde vécu, lequel se définit notamment par le fait que le résultat des activités correspond aux intentions qui les portent, autrement dit que les individus sociaux y voient, comprennent et maîtrisent l’aboutissement de leurs actes. Or, plus une société devient complexe, moins son fonctionnement est intuitivement intelligible. La masse des savoirs mise en œuvre dans la production, l’administration, les échanges, le droit dépasse de loin les capacités d’un individu ou d’un groupe. Chacun de ceux-ci ne détient qu’un savoir partiel, spécialisé, que des procédures organisationnelles préétablies, des appareils, vont coordonner et organiser en vue d’un résultat qui dépasse ce que les individus sont capables de vouloir. La société complexe ressemble ainsi à une grande machinerie : elle est, en tant que social, un système dont le fonctionnement exige des individus fonctionnellement spécialisés à la manière des organes d’un corps ou d’une machine. Les savoirs spécialisés en fonction de l’exigence systématique du tout social ne contiennent plus, si complexes et savants qu’ils soient, de ressources culturelles suffisantes pour permettre aux individus de s’orienter dans le monde, de donner sens à ce qu’ils font ou de comprendre le sens de ce à quoi ils concourent. Le système envahit et marginalise le monde vécu, c’est à dire le monde accessible à la compréhension intuitive et à la saisie pratico-sensorielle. Il enlève aux individus la possibilité d’avoir un monde et de l’avoir en commun. C’est contre les différentes formes de cette expropriation qu’une résistance s’est progressivement organisée.
André Gorz, Ecologica, 2008
: + : : + : : + :


Hong Kong

lundi 9 décembre 2013

Les matins délicieux :



Musée Ettore Guatelli - musée du quotidien                                                     : + : : + :

Qui est parvenu ne serait-ce que dans une certaine mesure à la liberté de la raison, ne peut rien se sentir d'autre sur terre que Voyageur. Pour un voyage toutefois qui ne tend pas vers un but dernier car il n'y en a pas. Mais enfin, il regardera les yeux ouverts à tout ce qui se passe en vérité dans le monde. Aussi ne devra-t-il pas attacher trop fortement son cœur à rien de particulier. Il faut qu'il y ait aussi en lui une part vagabonde dont le plaisir soit dans le changement et le passage.
Sans doute, cet homme connaîtra les nuits mauvaises où prit de lassitude, il trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir le repos. Peut être qu'en outre, comme en Orient, le désert s'étendra jusqu'à cette porte, que des bêtes de proie y feront entendre leur hurlement, tantôt lointain, tantôt rapproché, qu'un vent violent se lèvera, que des brigands lui déroberont ses bêtes de somme. Alors, sans doute, la nuit terrifiante sera pour lui un autre désert, tombant sur le désert, et il se sentira le cœur las de tous les voyages.
Dès que le soleil matinal se lève, ardent comme une divinité polaire, que la ville s'ouvre, il verra peut-être sur les visages de ses habitants plus de désert encore, plus de saleté et de fourberie et d'insécurité que devant les portes. Et le jour, à quelque chose près, sera pire que la nuit. Il se peut bien que tel soit à quelque moment le sort du Voyageur.
Mais pour le dédommager viennent ensuite les matins délicieux d'autres contrées, nés des mystères du premier matin. Il songe à ce qui peut donner au jour entre le 10ème et le 12ème coup de l'horloge, un visage si pur, si pénétré de lumière, de sereine clarté qui le transfigure.
Il cherche la philosophie d'avant midi.
Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain,
: + :



dimanche 8 décembre 2013

Comme s'il avait capté :


 

 


(...) quoique d'après ce qu'on racontait elle (c'est-à-dire la femme c'est-à-dire l'enfant qu'il avait épousée ou plutôt qui l'avait épousé) s'étaient chargé en seulement quatre ans de mariage de lui faire oublier ou en tout cas mettre au rancart un certain nombre de ces traditionnelles traditions, que cela lui plût ou non, mais même en admettant qu'il eût renoncé à un certain nombre d'entre elles (et peut-être non pas tant par amour que par force ou si l'on préfère par la force de l'amour ou si l'on préfère forcé par l'amour) il y a des choses que le pire des abandons des renoncements ne peut faire oublier même si on le voulait et ce sont en général les plus absurdes les plus vides de sens celles qui ne se raisonnent ni ne se commandent, comme par exemple ce réflexe qu'il a eu de tirer son sabre quand cette rafale lui est partie dans le nez de derrière la haie : un moment j'ai pu le voir ainsi le bras levé brandissant cette arme inutile et dérisoire dans un geste héréditaire de statue équestre que lui avaient probablement transmis des générations de sabreurs, silhouette obscure dans le contrejour qui le décolorait comme si son cheval et lui avaient été coulés tout ensemble dans une seule et même matière, un métal gris, le soleil miroitant un instant sur la lame nue puis le tout - homme cheval et sabre - s'écroulant d'une pièce sur le côté comme un cavalier de plomb commençant à fondre par les pieds et s'inclinant lentement d'abord puis de plus en plus vite sur le flanc, disparaissant le sabre toujours tenu à bout de bras derrière la carcasse de ce camion brûlé effondré là, indécent comme un animal une chienne pleine traînant son ventre par terre, les pneus crevés se consumant lentement exhalant cette puanteur de caoutchouc cramé la nauséeuse puanteur de la guerre suspendue dans l'éclatant après-midi de printemps, flottant ou plutôt stagnant visqueuse et transparente mais aurait-on dit visible comme une eau croupie dans laquelle auraient baigné les maisons de brique rouge les vergers les baies : un instant l'éblouissant reflet de soleil accroché ou plutôt condensé, comme s'il avait capté attiré à lui pour une fraction de seconde toute la lumière et la gloire, sur l'acier virginal...
Claude Simon, La route des Flandres, 1960



samedi 30 novembre 2013

Y trouver ce qui manqua :

 
Une simulation de l'évaporation d'un mini trou noir dans le détecteur Atlas du LHC -Cern

...celui qui sait déjà ne peut aller au-delà d'un horizon connu.
J'ai voulu que l'expérience conduise où elle menait, non la mener à quelque fin d'avance. Et je dis aussitôt qu'elle ne mène à aucun havre (mais en un lieu d'égarement, de non-sens). J'ai voulu que le non-savoir en soit le principe - en quoi j'ai suivi avec une rigueur plus âpre une méthode où les chrétiens excellèrent (ils s'engagèrent aussi loin dans cette voie que le dogme le permit). Mais cette expérience née du non-savoir y demeure décidément. Elle n'est pas ineffable, on ne la trahit pas si l'on en parle, mais aux questions du savoir, elle dérobe méme a l'esprit les réponses qu'il avait encore. L'expérience ne révèle rien et ne peut davantage fonder la croyance qu'en partir.
L'expérience est la mise en question (à l'épreuve) dans la fièvre et l'angoisse, de ce qu'un homme sait du fait d'être.
(...)
J'appelle expérience un voyage au bout du possible de l'homme. chacun ne peut pas faire ce voyage, mais s'il le fait, cela suppose nier les autorités, les valeurs existantes, qui limitent le possible. Du fait qu'elle est négation d'autres valeurs, d'autres autorités, l'expérience ayant l'existence positive devient elle-même positivement la valeur de l'autorité.
(...)
C'est la séparation  de la transe des domaines du savoir, du sentiment, de la morale, qui oblige à construire des valeurs réunissant au-dehors les éléments de ces domaines sous formes d'entités autoritaires, quand il fallait ne pas chercher loin, rentrer en soi-même au contraire pour y trouver ce qui manqua du jour où l'on contesta les constructions. "Soi-même", ce n'est pas le sujet s'isolant du monde, mais un lieu de communication, de fusion et de l'objet.
Georges Bataille, L'expérience intérieure, 1943, : + :



jeudi 28 novembre 2013

Que ce soit d'amour :


Jean Rougé - Passe pirouette                                                                                                  : + :

Et ce n'est pas seulement nos œuvres, mais tout ce que notre monde a produit, depuis des siècles, que les flammes, l'incurie ou la vermine finiront par anéantir. Ainsi, de Shirine avisant Khosrow, du haut de Féchauguette ; et Khosrow contemplant Shirine, qui se baigne, au clair de la lune ; et tous les délicats regards de tous les amants délicats ; Rustam au fond du puits, qui terrasse le démon blanc ; Majnûn languissant au désert, avec le tigre blanc et les mouflons apprivoisés ; et le chien de berger félon, démasqué et pendu pour avoir offert à la louve, qu'il couvrait chaque nuit, un agneau du troupeau dont il avait la garde ; et les rinceaux de fleurs et d'anges, de rameaux et d'oiseaux, de feuillages et de branchages, qui firent verser tant de larmes ; les joueurs de luth qui illustrent les vers mystérieux de Hâfiz ; les milliers de corniches décorées de motifs par les novices, par les maîtres, qu'elles ont fini par rendre à moitié, puis totalement, aveugles ; les plaques écrites, apposées aux murs, sur le dessus des portes ; tous ces distiques dissimulés dans la facture compliquée des encadrements ; les humbles signatures, perdues dans les rohers, sous les buissons, au pied des murs, sous les toitures, au coin des façades, sous la semelle d'un soulier ; les fleurs qui couvrent par milliers les couvertures des amants ; les têtes coupées des infidèles, attendant patiemment l'assaut, par l’aïeul de notre Sultan, d'une ville qu'il a vaincue. Toutes les tentes et les canons, et les fusils, à l'arrière-plan, quand les ambassadeurs des pays infidèles viennent baiser les pieds de Farrière - grand-père de notre Sultan, auxquels tu travaillas aussi, quand tu étais encore tout jeune ; les diables, avec ou sans queue, avec ou sans cornes, aux dents et aux ongles pointus ; les milliers d’espèces d’oiseaux, parmi lesquels la huppe sage, le moineau sautillant, le milan stupide et le rossignol poète ; les chats qui se tiennent bien, les chiens qui se tiennent mal ; les nuées qui galopent ; les petits brins d’herbe adorables, identiques sur mille images ; les rochers, aux ombres naïves, et les cyprès, les grenadiers, et les platanes par milliers, leurs feuilles tracées une à une avec une patience angélique ; et ces palais, avec toutes leurs briques, qui reproduisent les palais de Tahmasp ou Tamerlan, mais qui illustrent des histoires tant de fois plus anciennes ; les princes par milliers, qui écoutent, dans la campagne, mélancoliques, la musique jouée pour eux par des femmes et des garçons, assis sur des tapis à l'ombre d’arbres en fleurs, au printemps ; les merveilleux motifs de ces tapis et des faïences, qui coûtèrent aux petites mains des apprentis, de Samarcande ou de chez nous, depuis un siècle et demi, tant de larmes et de coups de bâton ; les jardins merveilleux, les milans noirs qui planent, au-dessus des champs de bataille, sur les morts innombrables, et les parties de chasse de nos souverains, poursuivant délicatement les gazelles aussi délicates, qui fuient, tremblantes, devant eux ; les ennemis en servitude, la mort des rois, les galions infidèles, les cités rivales, et la sombre clarté qui tombe des étoiles, ces nuits, que hantent les cyprès, et qui brillent comme si la nuit s’écoulait et brillait dans l’encre de ton pinceau, toutes tes scènes fondues au rouge, que ce soit d'amour ou de mort, tout, tout disparaîtra.
Orhan Pamuk, Mon nom est rouge, 1998, traduit du turc par Gilles Authier


Le Péregrin


Rives

mardi 26 novembre 2013

Tout devient supportable :


NFL New England Patriots v St. Louis Rams at Wembley Stadium                                                                           : + :



: + :

Il observait Elfie qui glissait parfois un œil en direction de la caravane, qui ignorait les grands écart, les pirouettes et les bâtons qui tournoyaient en scintillant. Il ne savait pas ce qu'était l'amour. Il ne savait pas à quoi çà servait. Mais il savait qu'il se le coltinait partout où il allait, c'était une scabreuse tâche de pourriture, de contagion, qu'on ne pouvait pas guérir. Que la rage ne guérissait pas. Que l'indulgence ne faisait qu'empirer, attiser, se développer comme un cancer. Et çà avait fichu sa vie en l'air. Pas maintenant, pas à cet instant. Bien avant. le monde lui avait paru être un endroit agréable et vivable. Brutal, oui, mais il y trouvait une sorte de joie. Sur le terrain de football ou dans les bars, la brutalité était une fête. Les hommes se faisaient estropier sans que la méchanceté entre en en jeu, et c'était parfois pareil en amitié - souvent, même. Solitaire, oui. On est seul quand on court. On est seul quand on sue. La préparation douloureuse s'effectue en solitaire. Une élongation musculaire, un genou tordu, çà ne se divise pas. Mais nom de Dieu, qui a jamais cru le contraire ? Une fois qu'on sait çà, tout devient supportable.
Harry Crews, La foire aux serpents, 1976, traduit de l'américain par Nicolas Richard





dimanche 24 novembre 2013

L'unique mission du monde :


UbuWeb : +YT : + :

Hier un homme des cites
parlait a la porte de l’auberge.
Il me parlait a moi aussi.
Il parlait de la justice et du combat qui se livre pour que règne la justice
et des ouvriers qui souffrent
et du travail continuel, et de ceux qui ont faim,
et des riches, les seuls à être nés coiffes…

Et lors, me regardant, il vit des larmes dans mes yeux
et il sourit avec plaisir, pensant que j’éprouvais
la peine qu’il éprouvait, lui, et la compassion
qu’il disait éprouver.

(Mais moi je l’entendais à peine.
Que m’importent à moi les hommes
et ce qu’ils souffrent et croient souffrir?
Qu’ils soient comme moi - et ils ne souffriront pas.
Tout le mal du monde vient de ce que nous nous tracassons les uns les autres,
soit pour faire le bien, soit pour faire le mal,
notre âme et le ciel et la terre nous suffisent.
Vouloir plus est perdre cela, et nous vouer au malheur.)

Ce à quoi je pensais, moi,
alors que parlait l'ami du genre humain
(et cela m'émut jusqu'aux larmes),
c'était comme au murmure lointain des galets
en cette fin de jour
sans ressemblance avec les cloches d'un oratoire
où eussent entendu la messe les fleurs et les ruisseaux
et les âmes simples comme la mienne.

(Dieu soit loué que je ne sois pas bon
et que j'aie l'égoïsme naturel des fleurs
et des fleuves qui poursuivent leur chemin
préoccupés sans le savoir
uniquement de fleurir et de couler;
La voilà, l'unique mission du monde,
celle d'exister clairement
et savoir le faire sans y penser.)

Et l'homme s'était tu, les yeux tournés vers le couchant,
mais quel rapport entre le couchant et celui qui hait et qui aime ?
Fernando Pessoa (Alberto Caeiro), Le gardeur de troupeaux, XXXII, 1946



jeudi 21 novembre 2013

Beschaulichkeit :


Theo Jansen - Sculpture cinétique                                                                                                                                : + :
 
Tous les livres étaient déjà écrits,
tous les exploits, semble-t-il, accomplis.
Tout ce que voyaient ses beaux yeux
était le fruit d’efforts très vieux.
Maisons, ponts, et chemins de fer
avaient vraiment quelque chose d’insigne.
Il songeait au bouillant Laertes,
à Lohengrin et à son doux cygne,
partout, déjà, le sublime était accompli,
remontait à des temps reculés.
On le voyait chevaucher dans les champs, solitaire.
La vie était échouée sur la grève
comme un canot qui ne peut plus tanguer, glisser.



Die Bücher waren alle schon geschrieben,
die Taten alle scheinbar schon getan.
Alles, was seine schönen Augen sah’n,
stammte aus früherer Bemühung her.
Die Häuser, Brücken und die Eisenbahn
hatten etwas durchaus Bemerkenswertes.
Er dachte an den stürmischen Laertes,
an Lohengrin und seinen sanften Schwan,
und üb’rall war das Hohe schon getan,
stammte aus längstvergang’nen Zeiten.
Man sah ihn einsam über Felder reiten.
Das Leben lag am Ufer wie ein Kahn,
der nicht mehr fähig ist zum Schaukeln, Gleiten.
Robert Walser (1878-1956), Comtemplation, Beschaulichkeit,, 1930, traduit de l’allemand par Marion Graf


jeudi 14 novembre 2013

Le problème essentiel :


Katarzyna Widmanska                                                                                                            : + :

"Je l'ai vue changer, a écrit Angela dans son journal. Celle pour qui j'éprouvais un profond respect n'est plus qu'une écorchée vive, ou presque. Si c'est çà l'amour, très peu pour moi ! Il veut faire d'elle et de nous des esclaves et elle fait de l'équilibre, sur la corde raide pour éviter de le fâcher. Elle n'a de goût pour rien et, si elle avait le choix, ce qu'elle préfèrerait, ce serait de s'allonger dans le noir, un bandeau sur les yeux, sans voir personne et sans rien faire. Et c'est une femme intelligente, qui croyait à la liberté !"
(...)

Katarzyna Widmanska - My body is not a cage

"Je sais que la nostalgie est un sentiment futile. J'ai parfois envie de déchirer certaines pages que j'ai écrites, où j'ai peut-être porté des jugements trop durs sur des gens ou des situations, mais j'ai décidé de tout laisser, parce que je veux garder le compte rendu de ce que j'ai réellement éprouvé sur le moment. Je veux avoir un compte rendu fidèle de toute ma vie. Comment s'empêcher de mentir, c'est ce que je considère comme étant partout le problème essentiel."
Alice Munro, Les lunes de Jupiter, Les Chaddeley et les Fleming, 1977, traduite de l'anglais (Canada) par Colette Tonge


Katarzyna Widmanska - Embrace the darkness brothel                              : + :

lundi 11 novembre 2013

Cet état paisible :




Aussi n’est-il plus besoin de ces procédés un peu rudes, étape que nous avons maintenant traversée : t’opposer à toi même, t’irriter contre toi-même, te faire violence ; ce qu’il te faut, c’est ce qui vient en dernier lieu : avoir confiance en toi, croire que tu es dans la bonne voie sans te laisser détourner par les fausses pistes de tous ceux qui se sont fourvoyés de tous les côtés, et qui parfois s’égarent dans les parages immédiats de la route. Ce que tu cherches, c’est une grande chose, une chose souveraine, toute proche de la divinité, c’est d’être inébranlable ; c’est cette assiette stable de l’âme, appelée en grec euthymia, sujet d’un remarquable ouvrage de Démocrite, et que j’appelle tranquillité. (...) Nous allons donc chercher comment l’âme peut avoir une démarche égale et avancer d’un cours heureux, comment elle peut s’accorder sa propre estime et envisager avec contentement tout ce qui lui appartient, comment elle peut éprouver une joie ininterrompue et persister dans cet état paisible, sans s’exalter ni se déprimer : ce sera là la tranquillité. Cherchons en général comment on peut y parvenir : tu prendras, du remède commun, la dose que tu voudras. Il faut parfois mettre en lumière un défaut dans son ensemble : chacun y reconnaîtra la part qui est la sienne ; tu comprendras en même temps combien le dégoût de soi est moins gênant pour toi que pour ceux qui, s’astreignant à exprimer de beaux sentiments et donnant à leurs efforts une étiquette pompeuse, se contraignent à feindre par point d’honneur plus que par volonté.
Sénèque, De la tranquilité de l'âme, 47-62



samedi 2 novembre 2013

La vie est transformée :


Gilles Sabrié - L'école : la sieste                                                                                                                            : + :

Dans le lit, à coté de ma petite sœur, j'écoute le chant qui vient de la cour. La vie est transformée par ces voix, ces présences, par leur entrain, la haute estime qu'elles ont pour elles-mêmes et pour les autres. Pour mes parents, pour nous tous, ce sont les vacances. Le mélange des voix et des paroles est si compliqué et si varié qu'on a l'impression que cette confusion, cette joyeuse rivalité vont continuer éternellement : alors, à ma surprise - car je suis surprise, bien que sachant comment se compose un canon -, le chant s'amenuise, l'on entend les deux voix qui s'évertuent.
Sois heureux, le monde est beau,
La vie n'est qu'un rêve.
Puis une seule voix, celle qui continue bravement, jusqu'à la fin. Une voix dans laquelle perce une note inattendue de supplication, d'avertissement, tandis qu'elle suspend dans l'air, l'une après l'autre, les dernières paroles : La vie - attends - n'est - doucement, attends - qu'un rêve.
Alice Munro, Les lunes de Jupiter, Les Chaddeley et les Fleming, 1977, traduite de l'anglais (Canada) par Colette Tonge

Galiéo - Barcelone sieste                                                                                                                                              : + :

lundi 21 octobre 2013

Découvrir ce que j’ai :


Jérome Dupré la Tour - KiN - 2013

J’ai déchiré tout mai et juin, dit Susan, et vingt jours de juillet. Je les ai déchirés, roulés en boule, pour qu’ils n’existent plus, à l’exception d’une lourdeur qui reste en moi. C’étaient des jours mutilés comme des phalènes aux ailes rognées, incapables de voler. Il ne reste que huit jours. Dans huit jours, je descendrai du train, je serai sur le quai à six heures vingt-cinq. Je déroulerai ma liberté et toutes les restrictions qui froissent et plissent - temps, ordre et discipline, être ici ou là à l’heure précise - exploseront. Le jour jaillira quand, en ouvrant la porte du wagon, je verrai mon père avec ses guêtres, son vieux chapeau. Je tremblerai. J’éclaterai en sanglots. Le lendemain je me lèverai à l’aurore. Je sortirai par la porte de la cuisine. Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes tonneront derrière moi et s’arrêteront soudain. Je verrai l’hirondelle raser l’herbe. Je me jetterai au bord de la rivière et je regarderai le poisson plonger et reparaître dans les roseaux. J’aurai les paumes des mains marquées par les aiguilles de pin. Je déferai, j’ôterai ce qui s’est formé ; la dureté d’ici. Car quelque chose a grandi en moi, au fil des hivers et des étés, sur les escaliers, dans les chambres. Je ne veux pas être admirée comme Jinny. Lorsque j’arrive, je ne veux pas que les gens lèvent les yeux avec admiration. Je veux donner, et qu’on me donne, je veux la solitude, découvrir ce que j’ai. 
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931

dimanche 20 octobre 2013

Je suis sans parole :

 
Cyril Crépin - In vu 2                                                                                                 : + :

En Allemand je ne sais plus je ne comprends plus je deviens sourd et niais je suis perdu je n’ai plus moyen de comprendre je ne comprends pas un mot je ne sais plus entendre je n’entends plus rien je ne lis plus rien je ne sais pas lire je ne sais pas un mot je ne comprends pas ce qu’on me dit je suis têtu et sourd je ne peux plus parler je suis muet je n’ai pas le moindre moyen de langue je ne comprends plus rien j’entends qu’on m’adresse la parole je vois des inscriptions tout ce qu’on me dit je ne le comprends plus je ne peux rien répondre je ne comprends simplement rien au langage je ne peux que faire le geste que je suis sourd que je suis muet que je suis complètement en dehors que rien ne me parvient que je ne peux pas l’écrire que je suis absolument sans moyen de me faire comprendre qu’il ne me reste que des gestes pour gesticuler pour faire celui qui n’y entend rien et qui n’a pas la parole je suis sans entente je suis sans parole je ne vois plus rien de tout ce qui est écrit je ne sais plus rien lire je ne vois plus je suis dans l’invisible je suis dans la surdité j’entends des sons inintelligibles je ne peux pas m’expliquer je suis sourd et muet et aveugle toutes les langues m’ont quitté je ne comprends plus rien.
Christophe Tarkos, caisses, 1998



jeudi 17 octobre 2013

La plus forte impression que j'ai gardé :

 
James Roper - Deep structure disperal                                                                                                          : + :

Je vais vous raconter une histoire drôle. Un prisonnier évadé se cache dans la zone de trente kilomètre autour de Tchernobyl. On finit par l'attraper. On le fait passer au dosimètre. Il "brille" a un point tel qu'il est impossible de le mettre en  prison ou à l'hôpital. Mais on ne peut pas le laisser en liberté non plus. Vous ne riez pas ? (Il rit)
James Roper - Sumbebekos


Je suis arrivé lorsque les oiseaux faisaient leurs nids et je suis reparti lorsque les pommes gisaient sur la neige... Nous n'avons pas pu tout enterrer. Nous enterrions la terre dans la terre... Avec les scarabées, les araignées, les larves... Avec ce peuple différent... Avec ce monde... Voilà la plus forte impression que j'ai gardé : ce petit peuple !
Je ne vous ai pas raconté grand chose... des brides éparses...
Svetlana Alexievitch, La supplication, Tchernobyl, Chronique du monde après l'apocalypse, 1997, traduit du russe par Galia Ackerlan et Pierre Lorrain


James Roper - Rapture 2

mardi 8 octobre 2013

Quand on perçoit bien :


Yoann Sanson                                                                                                                   : + :




Cependant maintenant, je m’efforce de parler non pas de la mélancolie d’Istanbul, mais du hüzün (qui ressemble à cette dernière), de ce sentiment intériorisé avec fierté et en même temps partagé par toute une communauté. Cela signifie avoir la capacité de voir les lieux et les moments où le sentiment lui-même se mêle à l’environnement qui le communique à la ville. Je parle des fins de journée qui arrivent tôt, des pères qui rentrent à la maison un sac à la main, sous les lampadaires des quartiers retirés. Je parle aussi des bouquinistes âgés qui, après une crise économique comme il en survient si fréquemment, attendent le client toute la journée en grelottant de froid dans leur boutique, je parle des coiffeurs qui se plaignent que les gens après la crise se fassent moins souvent raser; je parle des marins qui, un seau à la main, nettoient les vieux vapur du Bosphore amarrés aux embarcadères déserts, un œil sur la petite télévision en noir et blanc posée plus loin, avant de plonger dans le sommeil sur leur bateau; je parle des enfants qui jouent au football dans les étroites rues pavées, entre les voitures ; je parle des femmes en foulard, un sac plastique à la main, attendant sans dire un mot un autobus qui décidément ne vient pas, à une station perdue ; je parle des hangars à caïques vides des anciens Yalı, des maisons de thé pleines à craquer de chômeurs, des proxénètes patients qui arpentent le trottoir, les soirs d’été, avec l’espoir de trouver un touriste, bien ivre sur la plus grande place de la ville.
Je parle des foules qui, les soirs d’hiver, se dépêchent pour ne pas manquer le vapur, des femmes qui, attendant leur mari ne rentrant jamais à la maison le soir, entrouvrent les rideaux pour jeter un coup d’œil dans la rue ; je parle des vieux à turban qui vendent dans les cours des mosquées des petits opuscules religieux, des chapelets et des onguents de pèlerin ; je parle des entrées de dizaines de milliers d’immeubles qui se ressemblent désespérément toutes, des constructions en bois transformées en bâtiments municipaux – à l’époque où ils étaient des konak dépendants du Palais, chaque lame de leur parquet gémissait bruyamment au moindre pas ; des balançoires cassées dans les parcs déserts, des sirènes des vapur dans le brouillard, des murailles de la ville, héritées de Byzance, dans un état de décrépitude avancé, des emplacements de marché qu’on vide le soir venu, des anciens tekke, tombés en ruine, des dizaines de milliers d’immeubles à la face décolorée par la pollution, la rouille, la suie et la poussière, des mouettes qui restent sans bouger sous la pluie, perchées sur les pontons rouillés couverts de moules et de mousse, des immenses konak centenaires qui crachent par une unique cheminée une fluette fumée visible seulement les jours les plus froids de l’année, des foules d’hommes pêchant sur le pont de Galata, des grandes salles froides des bibliothèques, des photographes ambulants, de l’odeur de mauvaise haleine de ces salles – qui, jadis, étaient des cinémas somptueux aux plafonds dorés – transformées en lieux de projection de films porno où les hommes pénètrent tout honteux -, des avenues où tu ne pourrais pas voir une seule femme après le coucher du soleil ; des foules agglutinées, les jours chauds et ventés, aux portes du quartier des prostituées sous contrôle de la municipalité, des jeunes femmes qui font la queue à l’entrée des boutiques où la viande est vendue à bas prix, des lampes grillées des guirlandes lumineuses tendues entre les minarets les jours de fêtes religieuses, des affiches murales déchirées et noircies çà et là, des rues sales de la ville qui aurait été transformée en musée si on avait été dans un pays occidental, des voitures américaines fatiguées, rescapées des années cinquante et utilisées comme dolmuş, qui geignent atrocement dans les raidillons abrupts, des foules qui remplissent à ras bord les autobus, des mosquées dont les placages et les gouttières en plomb sont constamment volés, des cimetières qui vivent, au cœur de la ville, à la manière d’un monde parallèle et de leurs cyprès, des lampes falotes allumées le soir à l’intérieur des vapur en service entre Kadıköy et Karaköy, des petits enfants qui essaient de vendre un paquet de mouchoirs au moindre passant, des tours à horloge que personne ne regarde, des coups que reçoivent les enfants le soir chez eux, ainsi que des victoires ottomanes qu’ils lisent dans leurs livres d’histoire, de l’attente craintive des « employés » lors des couvre-feu décrétés fréquemment sous prétexte d’un recensement des électeurs, d’un dénombrement de la population ou d’une recherche de terroristes, du courrier des lecteurs coincé dans un petit coin des journaux – et que personne ne lit – avec des phrases du genre « la coupole de la mosquée de notre quartier, vieille de trois cent soixante-dix ans et des poussières, menace de s’effondrer ; que fait l’État? » ; des parties cassées – chaque fois à un endroit différent – de chacune des marches d’escalier des passages souterrains ou aériens situés dans les lieux les plus fréquentés de la ville, de l’homme qui vend à la même place depuis quarante ans des cartes postales d’Istanbul, des mendiants qui surgissent devant vous du recoin le plus improbable et des mendiants qui eux, toujours dans le même recoin, vous disent chaque jour les mêmes mots, de l’odeur forte des toilettes qui vous monte soudain aux narines dans les avenues populeuses, dans les vapur et les passages, des jeunes filles qui lisent les colonnes « Güzin Abla » du journal Hürriyet, des couchers de soleil qui teignent en rouge orangé les fenêtres à Üsküdar, de ces heures les plus matinales où tout le monde dort sauf les pêcheurs qui prennent la mer, des trois chats se mourant d’ennui et des deux chèvres à l’intérieur de cages dans cet endroit qu’on ne peut même pas qualifier de zoo, au parc de Gülhane, des chanteurs de troisième catégorie imitant dans les sordides clubs de nuit les stars de la pop turque et les chanteurs américains, et aussi des chanteurs de première catégorie, des élèves qui s’ennuient à mourir dans les cours d’anglais interminables où en six ans on n’apprend rien d’autre que « yes » et « no », des migrants qui attendent sur le quai de Galata, des belles femmes en foulard qui négocient, honteuses, dans les marchés forains, les soirs d’hiver – au moment où les vendeurs commencent à démonter leurs étals et à tout replier -, tout ce qui reste : légumes, fruits, détritus, papiers, sacs plastique, sacs, boîtes, surplus de caisses; je parle des jeunes mères qui marchent péniblement dans la rue avec leurs trois enfants, de la vue qu’on a sur la Corne d’Or quand on regarde en direction d’Eyüp, depuis le pont de Galata, des vendeurs de simit en faction sur le quai, dans l’attente du client, perdus dans la contemplation du paysage ; des sirènes de vapur qui sonnent toutes en même temps au loin, chaque année, alors que toute la ville observe respectueusement une minute de silence, avec foi, en mémoire d’Atatürk ; des fontaines de quartier centenaires transformées en tas de marbre aux robinets arrachés, de ces fontaines qui demeurent à présent sous le niveau de la route – à force de mettre et de remettre des couches d’asphalte généreusement déversées sur les pavés -, alors que jadis on y montait par une volée de marches, des jeunes filles qui travaillent pour les salaires les plus bas de la ville, parfois jusqu’au matin, pour pouvoir faire face à une commande, sur des machines à coudre ou à boutonner à présent entassées et coincées dans des appartements d’immeubles situés dans les rues adjacentes – et où durant mon enfance, le soir, les femmes et leurs enfants des familles des classes moyennes, des docteurs, des avocats et des enseignants écoutaient la radio -, je parle de l’état d’usure et de délabrement de tout ; de la ville entière qui contemplait, à l’approche de l’automne, les cigognes venues des Balkans, de l’Europe de l’Est ou du Nord, et qui, filant vers le sud, passaient au-dessus du Bosphore et des Îles aux Princes, et je parle des foules d’hommes qui rentraient chez eux en fumant frénétiquement après les matchs de l’équipe nationale qui se soldaient toujours par une sévère défaite quand j’étais enfant.
Quand on perçoit bien ce sentiment et les paysages, les endroits et les gens qui le diffusent à la ville, quand on a été élevé avec lui, à partir d’un certain point, d’où que l’on regarde la ville, ce sentiment de hüzün acquiert une netteté perceptible dans le paysage et chez les gens – un peu à la manière de cette buée qui, les froids matins d’hiver, alors que le soleil fait soudain son apparition, commence à virevolter subtilement au-dessus des eaux du Bosphore.
Orhan Pamuk, Istanbul, Traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse,  2003






vendredi 4 octobre 2013

Aucune tradition de sorcellerie :



Fatchakulla avait hérité d'une tribu terrifiante de diables, de démons, de croque-mitaines, de goules, de vampires et de loup-garous. On ne rencontrait dans le canton de Fatchakulla ni elfes, ni fées, ni farfadets ; nul petit esprit malicieux ne voletait dans les bois, jouant des tours en portant bonheur. Certes non. Les spectres de Fatchakulla étaient une bande de canailles, êtres énormes et grotesques conçus en enfer et grandis dans la vase noire des marécages, qui s'abreuvaient de sang et dévoraient tout crus les animaux et les hommes. Néanmoins aucune tradition de sorcellerie n'avait court dans le canton. Personne n'avait jamais été accusé ou même soupçonné d'évoquer ces maléfices depuis les régions infernales. Les légions démoniaques existaient, voilà tout ; elles avaient toujours été là, et les indigènes ne s'étaient jamais demandé pourquoi elles leur étaient imposées. S'ils parvenaient à coexister, c'est que les terreurs s'étaient principalement manifestées dans l'esprit des habitants. Bien sûr, au fil des années, il y avait eu quelques victimes, qui avaient disparu dans les marais ou sur le rivières, mais personne n'avait réellement vu les monstres s’emparer d'eux ; tout le onde s'accordait simplement à expliquer ainsi leur fin. Rares étaient les individus qui, tel Oncle Bill, affirmaient s'être trouvés face à face avec Willie le Siffleur ou avec tout autre fantôme. Le plus souvent les ressentait plutôt la présence d'une menace diffuse, et dans le canton presque tout le monde disait connaître cette sensation qui incitait à quitter de toute urgence l'endroit où l'on se trouvait. Ces superstition jouaient parfois un rôle utile en engageant les gens à la prudence ; par exemple, ne partez pas en bateau la nuit, ou vous vous ferez prendre par Willie le Siffleur. Traduit en termes de logique ordinaire, cela signifiait simplement qu'il y avait quelque danger à être seul la nuit sur la rivière.
Ned Crabb, La bouffe est chouette à Fatchakulla, 1978


Nostalgie de la boue                                                                                                       : + : : + :

jeudi 3 octobre 2013

Prisonniers au même monde :


Nick Brandt - Giraffes Crossing Lake Bed - Amboseli 2012                                                                                    : + :

Aimer l'autre, cela devrait vouloir dire que l'on admet qu'il puisse penser, sentir, agir de façon non conforme à nos désirs, à notre propre gratification, accepter qu'il vive conformément à son système de gratification personnel et non conformément au nôtre.
Mais l'apprentissage culturel au cours des millénaires a tellement lié le sentiment amoureux à celui de possession, d'appropriation, de dépendance par rapport à l'image que nous nous faisons de l'autre, que celui qui se comporterait ainsi serait en effet qualifié d'indifférent.
Le seul amour qui soit vraiment humain, c'est un amour imaginaire, c'est celui après lequel on court toute sa vie durant, qui trouve généralement son origine dans l'être aimé, mais qui n'en aura bientôt plus ni la taille, ni la forme palpable, ni la voix, pour devenir une véritable création, une image sans réalité. Alors, il ne faut surtout pas essayer de faire coïncider cette image avec l'être qui lui a donné naissance, qui lui n'est qu'un pauvre homme ou qu'une pauvre femme, qui a fort à faire avec son inconscient. C'est avec cet amour là qu'il faut se gratifier, avec ce qu'on croit être et qui n'est pas, avec le désir et non avec la connaissance.
Cependant, il existe d'autres espaces gratifiants que celui qui vous entoure immédiatement, et qui sont tout aussi réels que lui, mais médiats. C'est grâce à eux que l'on peut atteindre le collectif, le social. L'espace planétaire en est un, et les structures sociales qui le remplissent sont une réalité. Mais cette réalité, vous ne pouvez l'atteindre avec la main, les yeux, les lèvres. Vous ne pouvez l'influencer que par l'intermédiaire des mass-media. Vous ne pouvez exercer sur elle une autorité, un pouvoir, qu'à travers la symbolique du langage, et l'expression des concepts. Vous vous heurtez bien évidement aux langages et aux concepts dominants. Mais votre lutte s'engagera à un autre niveau d'organisation que celui où se tiennent les rapports d'homme à homme. Vous ne vous laisserez plus enfermer dans un espace étroit au sein duquel tout l'inconscient dominateur des individualités entre en conflit pour l'obtention de la dominance.
Et surtout vous pouvez fuir, vous pouvez vous regrouper à un autre niveau d'organisation, jusqu'aux limites de la planète. Il s'agit en définitive de faire de votre réalité une structure ouverte et non pas une structure fermée par les frontières de l’œdipe familial ou social.

Giraffe and bay in trees - Maasai Mara - 2002

Ainsi, j'ai compris que ce que l'on appelle "amour" naissait du renforcement de l'action gratifiante autorisée par un autre être situé dans notre espace opérationnel et que le mal d'amour résultait du fait que cet être pouvait refuser d'être notre objet gratifiant ou devenir celui d'un autre, se soustrayant ainsi plus ou moins complètement à notre action.
Que ce refus ou ce partage blessait l'image idéale que l'on se faisait de soi, blessait notre narcissisme et initiait soit la dépression, soit l'agressivité, soit le dénigrement de l'être aimé.
J'ai compris aussi ce que bien d'autres avaient découvert avant moi, que l'on naît, que l'on vit, et que l'on meurt seul au monde, enfermé dans sa structure biologique qui n'a qu'une seule raison d'être, celle de se conserver.
Mais j'ai découvert aussi que, chose étrange, la mémoire et l'apprentissage faisait pénétrer les autres dans cette structure, et qu'au niveau de l'organisation du moi, elle n'était plus qu'eux.
J'ai compris enfin que la source profonde de l'angoisse existentiel, occultée par la vie quotidienne et les relations interindividuelles dans une société de production, c'était cette solitude de notre structure biologique enfermant en elle-même l'ensemble, souvent anonyme, des expériences que nous avons retenues des autres.
Angoisse de ne pas comprendre ce que nous sommes et ce qu'ils sont, prisonniers au même monde de l'incohérence et de la mort.  
Henri Laborit, Eloge de la fuite,  1976


Calcified bat II - Lake Natron - 2012