vendredi 27 juillet 2012

Un gouffre s’ouvrait :


Pas un bruit - Julien Belon - 2012


Une fois au début de leur amitié, Ann Austen avait été avertie. Enthousiaste comme elle l’était, elle adorait ses amis et elle exprima trop ouvertement son adoration. Immédiatement Cowper lui écrivit, la blâmant avec bonté, mais fermeté, de sa conduite inconsidérée. « Quand nous embellissons un être avec des couleurs empruntées à notre imagination, écrivait-il, nous en faisons une idole… et nous n’en tirerons que la pénible conviction de notre erreur. » Ann lut la lettre, s’emporta et quitta le pays dans un accès de colère. Mais cette querelle fut bientôt apaisée ; elle lui fit des manchettes ; il répondit et lui offrit son livre. Bientôt elle avait embrassé Mary Unwun, revenait et leur intimité se resserrait encore. Au bout d’un mois en effet, tant elle exécutait ses plans avec rapidité, elle avait vendu le bail de sa maison de Londres, pris une partie du presbytère qui touchait la maison de Cowper et elle déclara qu’elle n’aurait maintenant d’autre demeure qu’Olney et d’autres amis que Cowper et Mary Unwun. La porte entre les deux jardins était ouverte ; les deux familles dînaient ensemble, tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre ; William appelait Ann sœur et Ann appelait William frère. Quelle vie aurait pu être plus idyllique ? « Lady Austen et nous, nous passons nos journées ensemble, tantôt dans notre château, tantôt dans le sien. La matin, je me promène avec l’une de ces dames et, l’après-midi, je dévide des écheveaux », écrivait Cowper, se comparant en badinant à Hercule et à Samson. Et puis venaient les soirées, les soirées d’hiver qu’il aimait le mieux, et il rêvait à la clarté du feu, contemplant la danse bizarre des ombres et les nuages de fumée jouant sur les barreaux de la cheminée jusqu’à ce qu’on apportât la lampe et, à cette lumière égale, il prenait ses filets ou dévidait de la soie, et peut-être Ann chantait en s’accompagnant du clavecin, et Mary et William jouaient au volant, confiants, innocents, paisibles ; où était donc ce « chagrin épineux » qui croît inévitablement, disait Cowper, auprès du bonheur humain ? D’où viendrait la discorde, si elle devait venir ? Le danger dépendait peut-être des deux femmes. Peut-être, un soir, Mary remarquerait-elle qu’Ann portait une boucle des cheveux de William enrichie de diamants. Elle pourrait trouver un poème dédié à Ann et où Cowper exprimait un sentiment plus fort qu’une affection fraternelle. Elle deviendrait jalouse. Car ce n’était pas une campagnarde niaise, c’était une femme cultivée, qui avait les manières d’une duchesse ; elle soignait et consolait Cowper depuis des années, lorsque Ann vient troubler la vie tranquille que tous deux préféraient à tout. Ainsi les deux femmes seraient rivales ; la discorde naîtrait à ce moment. Cowper serait forcé de choisir entre elles.
Mais nous oublions une autre présence dans les divertissements innocents de ces soirées. Ann pouvait chanter ; Mary pouvait jouer ; le feu brillant pouvait brûler et au dehors le gel et le vent faire paraître d’autant plus doux le calme foyer. Mais il y avait une ombre parmi eux. Dans cette pièce tranquille, un gouffre s’ouvrait. Cowper marchait sur le bord d’un abîme. Une voix terrible l’entraînait à la perdition. Des chuchotements se mêlaient aux chants ; des voix l’avertissaient qu’il était damné. Et puis Ann Austen attendait de lui des déclarations d’amour ! Cette pensée était odieuse ; elle était indécente ; elle était intolérable. Il lui écrivit une autre lettre, une lettre à laquelle on ne pouvait répondre. Dans son amertume, Ann la brûla. Elle quitta Olney et ils n’échangèrent plus jamais un mot. Leur amitié était finie.
Cowper et lady Austen, Virginia Woolf, ici.



Virginia Woolf © Library of Congress

samedi 21 juillet 2012

Dans un assez grand espace :



Ici sur le site du MIT

[2,12,3] Passons aux points contestés. Les uns pensent que le feu réside dans les nuages ; les autres, qu'il se forme au moment de l'explosion, et n'existe pas avant d'éclater. Les premiers se divisent encore sur la cause productrice du feu, qu'ils font venir, les uns de la lumière, les autres des rayons du soleil qui, en se mêlant et se croisant, peuvent, par leurs rencontres fréquentes faire jaillir la flamme. Anaxagore prétend que ce feu émane insensiblement de l'éther, et que de ces hautes régions embrasées il tombe une infinité de particules ignées qui couvent longtemps au sein des nuages.
[2,12,4] Aristote soutient que le feu ne s'amasse point d'avance, et qu'il éclate au moment même où il se forme : son opinion peut se résumer ainsi : Deux parties du monde, la terre et l'eau, occupent la partie inférieure de l'espace - toutes deux ont leurs émanations propres. Celles de la terre sont sèches et semblables à la fumée ; elles produisent les vents, le tonnerre et la foudre : celles des eaux sont humides, et forment les pluies et les neiges.


Lightning captured at 7,207 images per second from ZT Research on Vimeo.


[2,12,5] Ces vapeurs sèches de la terre, qui, amoncelées dans l'atmosphère, donnent naissance aux vents, se trouvant comprimées latéralement par le choc des nuages, s'échappent et vont frapper les nuages voisins dans un assez grand espace : de la violence du coup résulte un bruit analogue à celui que fait entendre dans nos foyers la flamme qui pétille en dévorant du bois vert. Dans ce cas, des ballons d'air humide se crèvent par l'action de la flamme ; dans l'atmosphère, ces vapeurs que j'ai dit un peu plus haut être froissées par la collision des nuages, lorsqu'elles vont heurter d'autres nuages, ne peuvent ni se briser ni s'échapper en silence.
Questions naturelles, Sénèque, Livre II, Paris, 1861, ici.




Temporal Distortion from Randy Halverson on Vimeo et aussi çà et là.


Orphée, voulant résumer la puissance de Dieu, l'exprime dans les vers qui suivent :
"Principe et fin de tout, tête et centre du monde,
Partout est Jupiter : C'est la foudre qui gronde
C'est l'axe de la terre, et le pivot des deux ;
C'est l'homme au regard fier ; c'est la vierge aux doux yeux
C'est tout feu qui jaillit, tout souffle qui respire
C'est la base des flots et de l'humide empire
C'est Phébus ; c'est sa soeur, au flambeau pâle et doux
C'est le maître, le roi, c'est le père de tous
C'est lui qui cache tout, lui qui fait tout paraître,
Et sa tête contient les germes de chaque être".

Du monde, Apulée, Traduction française : V. Bétolaud, Oeuvres complètes d'Apulée. Tome II, Paris, Garnier, 1836, ici.

mercredi 18 juillet 2012

Et surtout dans les enfants :

Maggie Taylor - ici.





La foi, ça ne m'étonne pas.
Ça n'est pas étonnant.
J'éclate tellement dans ma création.
Dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles.
Dans toutes mes créatures.
Dans les astres du firmament et dans les poissons
de la mer.
Dans l'univers de mes créatures.
Sur la face de la mer et sur la face des eaux.
Dans le mouvement des astres qui sont dans le ciel.
Dans le vent qui souffle de la mer et dans le vent
qui souffle sur la vallée.
Dans la calme vallée.
Dans la recoite vallée.
Dans les plantes et dans les bêtes et dans les bêtes
des forêts.
Et dans l'homme.
Ma créature.
Dans les peuples et dans les hommes et dans les
rois et dans les peuples.
Dans l'homme et dans la femme sa compagne.
Et surtout dans les enfants.
Mes créatures.
Dans le regard et dans la voix des enfants.
Car les enfants sont plus mes créatures.
Que les hommes
Ils n'ont pas encore été défaits par la vie.
De la terre.
Et entre tous ils sont mes serviteurs.
Avant tous.
Et la voix des enfants est plus pure que la voix
du vent dans le calme de la vallée.
Dans la vallée recoite.
Et le regard des enfants est plus pure que le bleu du
ciel, que le laiteux du ciel, et qu'un rayon d'étoile
dans la calme nuit.
Or j'éclate tellement dans ma création.
Sur la face des montagnes et sur la face de la plaine.
Dans le pain et dans le vin et dans l'homme qui
laboure et dans l'homme qui sème et dans la
moisson et dans la vendange.
Dans la lumière et dans les ténèbres.
Et dans le cœur de l'homme, qui est ce qu'il y a de
plus profond dans le monde.
Créé.

Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, 1912, ici.



lundi 16 juillet 2012

Nous sommes anéantis :

Der Fotograf, 1931- Willi Ruge (German, 1882–1961) - Gelatin silver print - ici.

Nous sommes sur le bord d’un précipice. Nous regardons dans l’abîme, — nous éprouvons du malaise et du vertige. Notre premier mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous restons. Peu à peu notre malaise, notre vertige, notre horreur, se confondent dans un sentiment nuageux et indéfinissable. Graduellement, insensiblement, ce nuage prend une forme, comme la vapeur de la bouteille d’où s’élevait le génie des Mille et une Nuits. Mais de notre nuage, sur le bord du précipice, s’élève, de plus en plus palpable, une forme mille fois plus terrible qu’aucun génie, qu’aucun démon des fables ; et cependant ce n’est qu’une pensée, mais une pensée effroyable, une pensée qui glace la moelle même de nos os, et les pénètre des féroces délices de son horreur. C’est simplement cette idée : « Quelles seraient nos sensations durant le parcours d’une chute faite d’une telle hauteur ? » Et cette chute, — cet anéantissement foudroyant, — par la simple raison qu’ils impliquent la plus affreuse, la plus odieuse de toutes les plus affreuses et de toutes les plus odieuses images de mort et de souffrance qui se soient jamais présentées à notre imagination, — par cette simple raison, nous les désirons alors plus ardemment. Et parce que notre jugement nous éloigne violemment du bord, à cause de cela même, nous nous en rapprochons plus impétueusement. Il n’est pas dans la nature de passion plus diaboliquement impatiente que celle d’un homme qui, frissonnant sur l’arête d’un précipice, rêve de s’y jeter. Se permettre, essayer de penser un instant seulement, c’est être inévitablement perdu ; car la réflexion nous commande de nous en abstenir, et c’est à cause de cela même, dis-je, que nous ne le pouvons pas. S’il n’y a pas là un bras ami pour nous arrêter, ou si nous sommes incapables d’un soudain effort pour nous rejeter loin de l’abîme, nous nous élançons, nous sommes anéantis.

Edgar Allan Poe, Nouvelles Histoires extraordinaires, Traduction par Charles Baudelaire, A. Quantin, 1884 (pp. 3-11), ici.

dimanche 15 juillet 2012

Babel :

Burj Khalifa - la plus haute tour du monde - Dubaï - Bastien Hugues, lefigaro.fr - ici.





  1. Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.
  2. Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Schinear, et ils y habitèrent.
  3. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment.
  4. Ils dirent encore : Allons ! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.
  5. L’Éternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes.
  6. Et l’Éternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté.
  7. Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu ’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres.
  8. Et l’Éternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville.
  9. C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Éternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Éternel les dispersa sur la face de toute la terre.
 Bible Segond 1910/Genèse 11.


abaza    abénaqui    abkhaze    acaxee    adlirec    acadien    adyguéen    afar    afrikaans    agäw    agnéen    ai-cham    aïnou du Japon    aïnou de Chine, sans rapport avec la précédente    aja-gbe    akkadien  aljamía    allemand    albanais    albano-roman    alémanique    algérien    algonquin    alguérois    alsacien    altaï    amharique    amuzgo    andalou    angevin    anglais    anglo-normand    angolar    anjouanais    apache    apaneca    apulien    arabe    aragonais    araméen    araméen occidental moderne ou néo-araméen occidental    araméen samaritain    aranais    arapaho    araucan    arménien    aroumain    arpitan ou francoprovençal    artchi    assamais    asturien    astur-léonais    assyrien ancien    atikamekw    atlango    auregnais    auvergnat    avestique    aymara    azéri    aztèque    bable    babylonien    bachkir    baciroa    bactrien    badiaranké    bai    baïnouk    balante    baloutche (ou béloutche)    bambara    bangala   bas-allemand    bassari    basque ou Euskara batua    bats    bavarois    bekwel    bété    béotien    bemba   bengali    berbère    bhodjpouri    bichelamar    biélorusse    birman    bokmål    boshiman    bosniaque   bourbonnais    bourguignon    bouriate    bourouchaski    brabançon    brahui    brésilien    breton    breton cornouaillais    brionnais    bulgare    bukusu    bulu    burgonde    burushaski    cachoube    cacoma    cadien    cakchiquel    cao-miao    calabrais    campanien    campidanien    cantonais    carélien    carien    carolinien    castillan    castillan mexicain    catalan ou valencien    cauchois    cazcab    cebuano ou cebuan ou visayan    celtibère    chavacano    cham ou cam    chamelteca    chamorro    champenois    chanabal ou tojolabal    changma kodha    chaoui    saintongeais    chatino    chenoui    cherokee ou chérokî ou tchérokî ou tsalagi    cheyenne    chiapaneca    chichewa    chichimèque    chichimeca Jonaz    chicomulteca    chinanteca    chinipa    chinois    chinook    chinyanja    chipewyan    chiquitano    chishona    chitumbuka    chiyao    chol    chontal du Guerrero    chontal de Oaxaca    chontal du Tabasco    chorti    chtokavien    chuchon    chumbia    chypriote    ciluba    cinghalais    cismontano    coahuilteco    coca    cochimi    cochin    comanche    comanito    comorien    concho    conicari    copte    cora    coréen    cornique    corse ou cismontano    couchitique    couman    créole capverdien    créole guadeloupéen    créole guyanais    créole haïtien ou Kréòl    créole hawaïen ou HCE (Hawai'i Creole English)    créole jamaïcain    créole martiniquais    créole mauricien ou mrisyin    créole réunionnais    créole rodriguais    créole seychellois   créole surinamien (sranan)    cri    croate    cuachichil    cuauhcomeca    cucharete    cuicatèque    cuitlateca    curonien    cuyumareca    cuyuteca    cymrique    dace    dagaare    daco-roumain    dagbani    dakota    dalmate    danois    dari    darang deng ou darang dengyu ou digaro    dendi    digor    dinka    diola    dioula    divehi    djerma    dogon    dogri    dolomitique    dorien    doric    drehu    drung ou trungm tulung ou dulong ou qiu    dyirbal    dzongkha    éblaïte    écossais    édo    égyptien    égyptien ancien    ekegusii   élamite    enga    engadinois    ersu ou duoxu ou erhsu    eskimo    espagnol    espéranto    estonien    estremenho    étrusque    eurolang    euskara    ewe    e'ñepa (ou panaré)    eyak    falisque    fang    féringien, féroéien, féroïen    fidjien    finnois    flamand    flamand occidental    fon    forngutnisk ou ancien gutnisk    foulfouldé    forro    four ou bèle fòòr ou fòòraŋ bèle ou fûrâwî ou konjara    français    français cadien    français de Belgique    français de Suisse    français québécois    français de Nouvelle-Calédonie    franc-comtois    francique    francique luxembourgeois    francique méridional ou Südfränkisch    francique mosellan    francique rhénan    francique oriental    francique ripuaire ou ripoarisch    francoprovençal ou arpitan    frioulan    frison : frison occidental, frison oriental et frison septentrional    futunien    ga    gabay   gaélique    gagaouze    galate    galicien    galindien    gallo    gallois    gallurais, gallurien, gallurese, gadduresu ou gaddhuresu    gan    gariguna    gascon    gaulois    gaumais    geman deng ou kuman    gênois    gen ou gẽ ou gen-gbe    géorgien    gilbertin    giriama    glosa    gondî    gotique    grand-comorien    grec ancien    grec médiéval    grec moderne    griko ou grico    groenlandais ou kalaallisut    groma ou tromowa    guanyinqiao ou zhongzhai ou jiarong occidental    guarani    guègue ou gegnisht ou gegërishte    guèze ou gue'ez    guiqiong    gujarati ou gujarâtî    gullah    gulmatché ou gourmacema    gumatj    gumbo    gurani ou gorani   gurung    gutnisk ou gutniska ou gutamål    habu    haisla    hakata-ben    hakka ou kèjiā huà    haoussa ou hausawa, hausa, abakwariga, mgbakpa, habe, kado    haryanvi    hassaniyya    hatti    haut-allemand   haut-francique    hawaïen    hébreu    hébreu samaritain    héligolandais    hindi    hindoustani    hinukh    hiri motu    hittite    hixkaryana    hlai ou ha, qi, meifu, bendi    hmong daw ou hmong blanc    hongrois    honi ou woni, ouni, uni, ho, haoni    hopi    horpa ou hor, horsok, ergong, danba, jiarong occidental, pawang, bawang    houaïlou    hourrite    hottentot    hu    hui ou huiyu ou huizhou-hua ou huainanhua    huastèque    huichol    hunzib    hupa    huron    iakoute    ibère    ibo    ido    igbo    illyrien    ilokano   ilonggo    indo-européen    indonésien    ingouche    innu-aimun    intémélien    interlingua    inuit    inuktitut    inupiaq    inuvialuktun    irlandais    islandais    istriote    istro-roumain    italien    italkien    ivatan    ixil    jacaltèque    jalonké    jersiais    jola    judéo-espagnol    judéo-grec    judéo-italien    judéo-français    judéo-portugais    judéo-provençal    judéo-allemand    judéo-berbère    kabarde    kabiyé    kabyle    kachoube    kalmouk    kamasse    kanembou    kanjobal    kannada    kanouri    kansai-ben    karaim    karakalpak    karata    karen    karone    kashmiri    kawi (ou kavi, ou communément vieux javanais)    kazakh    kekchi    kéra doré    ket    khakasse    khanty    khmer    khowar    kichaga    kidabida    kiembu    kiga    kikaï    kikongo    kikugni    kikuyu    kilega    kiluba    kim    kimbundu   kinyamwezi    kinyarwanda    kipsigis    kirghize    kirundi    kisanga    kitsai    klingon (artificielle)    kohistani de l'Indus    koinè    komi    konkani    korandjé    kotava    koutchéen    koutsovolaque    krio    kuanyama    kumak    kunigami    kurde    kurmandji (kurde)    kutchi    kwatay    kwese    ladakhi    ladin    ladino    lahu    lak    lakota (langue sioux)    langue des signes américaine    langue des signes espagnole    langue des signes française    langue des signes 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sabin    sace    saintongeais    salentin    samaritain    same    samoan    samoyède    sandawe    sango    santali    sanskrit    saramaque    sarde    sarmate    sassarien    savoyard    saxon occidental (dialecte de vieil anglais)    scots    scythe    sélonien    sémigalien    sena    sénoufo    serbe    sercquiais    sérère    sesotho    shibushi    shimaore    shimwali    shindzuani    shingazidja    shona    sicilien    sicule    sidama    sindarin    sindhi    singhalais    skalvien    slavon    slovaque    slovène    slovince, ou vieux poméranien    sogdien    somali    songhaï    soninké    sorabe    soranî (kurde)    sotho du Nord    sotho du Sud (sesotho)    souabe    soureth    sourmiran    sranan (créole surinamien)    subsylvain    sudovien ou yotvingien    suédois    suève    sumérien    sursylvain    susquehannock    swahili    swati    tabassaran    tadjik    tagalog    tahitien    talasoela    tamasheq, tamazight    tamoul    tangoute    taraon-digaru    tatar    tchaghataï    tchèque    tchérémisse    tchétchène    tchiluba    tchouvache    teda    télougou    t'en    teochew    teso (Ouganda, Kenya)    tétoum    thaï    thessalien    thrace    thuringeois    thuringien    tibétain    ticuna    tigrinya    tobi    tokelauan    tokharien    tok pisin    toraja    toscan    toungouse    toupouri    tourangeau    touvain    transmontano    transylvain    tsez    tsilouba    tsonga    tswana    tsigane    tulu    tunisien    tunodo    tupi    tupinamba    turc    turkmène    ukrainien    unserdeutsch    valaque    valdôtain    valláder    vandale    vannetais    védique    végliote    venda    vénète    vénitien    vepse    vietnamien    vieux javanais (kawi ou kavi)    vieux norrois    vieux prussien    visayan    vogoul    volapük    volsque    võro    vosgien    vote    votiak    wallon    walser    wende    wê    woleai    wolof    wolofranglais (dialecte des jeunes au Sénégal et des gambiens) wolof-français-anglais    wu   wymysorys    xavánte    xhosa    yacouba    yakoute    yévanique    yiddish    yipunu    yonaguni    yoron    yoruba    yotvingien    yupik    zapotèque    zarma    zazaki    zhuang    zorus (artificielle)    zoulou

Liste de langues d'après l'ISO 639, ici et là.


Les plus hauts gratte-ciel du monde - ici.


dimanche 8 juillet 2012

Exposé à se tromper :

 String vibration - Copyright © Andrew Davidhazy - ici.




                                                                                                                                                                    
Lorsqu’arriva l’affreux accident qu’éprouva la poudrerie établie dans la plaine de Grenelle, prés Paris (le 14 fructidor an 2), je distinguai très-bien la commotion qui ébranloit tout, et qui causa tant de dommages dans les matières fragiles, du bruit ou craquement remarquable qui lui succéda, et qui parvint à mon oreille à travers l’air commun. Je m’aperçus clairement que le fluide qui causa la commotion que je ressentis dans le lieu où je me trouvois, arrivoit à moi à travers la masse du sol, me pénétroit, et occasionnoit en moi une sensation sourde et particulière très-distincte de celle que le bruit qui se progageoit à travers l’air, vint opérer sur mon ouïe. Je suis convaincu que l’air commun étoit incapable de produire de semblables effets ; car quelles que soient les ondulations ou les vibrations qu’on pourroit supposer s’être alors formées dans sa masse, elles ne pourroient s’être propagées à travers le sol à la distance d’environ cinq kilomètres (plus d’une lieue), où je me trouvois, avec la célérité et la force que je remarquai dans cette circonstance. J’eus donc occasion de me convaincre que la commotion que j’éprouvai à cette grande distance, étoit due singuliérement à l’agitation violente d’un fluide subtil et élastique qui avoit la faculté de traverser la masse du sol sans résistance, ou plutôt qui, s’y trouvant répandu, y propageoit les ébranlemens violens qui venoient de lui être communiqués.
(...)
Enfin [je me crois très-fondé à conclure] que tant qu’on ne sera pas assuré de tenir un compte exact de tout ce qui se passe et de tout ce qui agit dans un phénomène que l’on observe, ou dans un fait que l’on examine, on sera nécessairement exposé à se tromper dans l’explication des causes auxquelles on l’attribuera.

Journal de physique, de chimie et d'histoire naturelle.
Mémoire sur la matière du son par Lamarck
Lu à l’Institut national le 16 brumaire an VIII, et le 26 du même mois.



 





 






 





 





 

samedi 7 juillet 2012

Effarouche leur cœur et égare leurs esprits :



Le boa

4. Marjane contre la sorcière

Lorsque les enfants cassent du sucre sur le dos des adultes, ils en viennent immanquablement au pire défaut de ceux qui osent, trop souvent, les regarder de haut : « Croyez le ou non, disent les plus petits. Il arrive aux grands de s’ennuyer – pour rien. Non, sans rire ! » Selon les vieilles âmes de moins de douze ans, c’est une engeance que cet ennui en blanc, trop souvent à l’échelle de celui qui soupire : c’est-à-dire de taille extra-pire. À preuve…
Lorsque sévit l’ennui, les adultes se jettent sur le premier changement qui passe. Se lassent-ils du bon roi Canola ? Sésame-change-m’en-un-sur-le-champ, et voilà les grands qui élisent une sorcière à la tête du gouvernement.
La sorcière en question se nommait Ysé. Elle avait des yeux haillonneux, un rire très peu contagieux et un cœur de sans-cœur. Par elle, un vent de changement allait déraciner cheveu à cheveu toutes les têtes brûlées du Royaume d’Urbi et Orbi.
Ainsi, pendant neuf ans, à tous les jours, la sorcière jeta le même sort aux habitants du Royaume :
Par la puissante magie des filles de Lilith,
Que l’illusion qui fait prendre pour de l’or la pyrite
Effarouche leur cœur et égare leurs esprits,
Afin que sous mon empire,
Leur courage n’en finisse plus de rétrécir.
Le sort était à ce point maléfique que, dès la première année, les habitants d’Urbi et Orbi furent si inquiets et si abattus qu’ils n’osèrent plus lever le petit doigt pour se donner des coups de main et s’unir, par crainte que tout se mette, comme par magie, à dégénérer s’ils essayaient, à nouveau, de changer les choses. Le changement pour le changement, ils en soupaient désormais. Ils se disaient guéris de l’ennui pour une bonne décennie.
L’inaction permit à la sorcière de satisfaire – en paix – l’appétit vorace de sa brigade d’amis. Car cette sorcière-là avait bien quelques relations. Oh que oui ! Des complices appartenant à l’espèce dite sonnante et trébuchante. Ce groupe d’affreux était composé de rapaces-au-bras-long : des pygargues à tête blanche, les loups du Grand Nord et autres boas faux-corail et requins marteau. Sur un plateau d’argent, Ysé leur servit tous les diamants d’Urbi et Orbi, plus des routes, les hôpitaux, une quasi-montagne et même, le plus froid des quatre points cardinaux.
Jusqu’au jour où la sorcière voulut aussi leur donner les écoles et fit passer un décret sur l’éducation, qui se lisait comme suit :
À compter de ce jour, toutes les petites filles paieront très cher le droit d’apprendre à lire et à compter. Pour aller à l’école, celles-qui-s’appellent-princesses-entre-elles devront donner à la Grande Sorcière Ysé ce qu’elles possèdent de plus précieux : la prunelle de leurs yeux.
« La QUOI ?! Torticolibri !», jura la princesse Marjane en s’étouffant avec un croissant de lune. Dans le journal qu’elle feuilletait, comme d’habitude, en plein cœur de la nuit, Marjane relut l’entrefilet. Non. Pas d’erreur possible. Malgré l’heure tardive, il régnait, dans l’esprit de la princesse allumée, une terrible clarté. La cruauté d’Ysé avait encore frappé ; et encore, elle frappait les plus fragiles, les plus petites, ses sœurs sans arme.
Indignée, voyant rouge, la princesse sentit son cœur migrer vers son poing.
- Par Penthésilée, ça ne se passera pas comme ça !
Dès le petit matin, Marjane remonta ses manches bouffantes, attacha sa couronne avec de la broche et sauta à pieds joints dans l’arène de la rue. Avec les dernières nouvelles, elle fit d’abord le tour de son réseau de petites filles extraordinairement branchées.
Elle réclame la prunelle des yeux, tu en es certaine ? demanda la douce Esmérine. D’abord la prunelle, puis bientôt la voix et les jambes, prophétisa la princesse-sirène Alma, dégoûtée. Donnez-moi un ballon, quelqu’un, que je lui réponde par la bouche de mes boulets de canon, s’emporta un peu Soledad. Mes amies, l’heure est grave : il faut protéger le Royaume, clama la princesse Hanna-Nah.
Marjane, qui partageait le sentiment d’Hannah-Nah, n’eut donc aucune peine à convaincre les petites princesses de se joindre à elle pour une Manifestation Monstre contre l’injustice. À Ysé, elles voulaient flanquer une frousse digne de celle qu’on ressent à croiser un escadron de lionnes dans la brousse. C’est ainsi qu’un soir, les petites princesses déposèrent leur diadème et délacèrent leurs espadrilles de verre afin d’enfiler, par-dessus leur pantalon de princesse, un costume poilu, cornu et griffu avec un masque au dentier tout en crocs archi-pointus.
La nuit qui suivit, le bunker de la sorcière fut pris d’assaut par des créatures à mi-chemin entre le dragon et le griffon, des monstres si difformes qu’on ne pouvait dire s’ils étaient sans ou à deux têtes. Les terribles bêtes hurlaient, d’une même voix, chaude comme leurs pelages et abominablement synchro: « Du balai, la sorcière ! On ne veut pas de ton ministère !»
Rapidement, les monstrueuses petites filles furent rejointes par une marée monstrueusement humaine de visages amicaux. S’approchèrent d’abord les professeurs, puis les parents et les amis des petites princesses ordinaires. Tous scandaient : « Nos prunelles, c’est pas touche, si tu ne veux pas tâter d’la louche ! »
À la fenêtre de son bunker, la sorcière broyait du noir aussi noir que les noires incantations qu’elle récitait :
Par le sixième sens de mon troisième œil,
Que la vague de leurs voix se brise sur l’écueil!
Dans la bouche de la redoutable sorcière, des brisants, une tempête, le naufrage remplaçaient déjà les mots du sort. Néanmoins, rien ne semblait pouvoir bâillonner la foule rugissant de ses mille voix tissées serrées et plus légères que tapis volants. Postées contre le vent, les princesses campaient sur leurs prunelles. Non seulement, maintenant, leur lutte avait-elle des dents, mais aussi des ailes.
Au bout de trois heures, n’y tenant plus, Ysé réveilla la cavalerie – les loups, les requins, les boas et les pygargues – en espérant diriger cette horde contre les monstrueuses petites filles. Quelle violence, mes amis, n’est-ce pas, murmura la sorcière de sa voix doucereuse. Nous n’allons tout de même pas laisser ces princesses nous intimider ainsi ?
Au grand damne d’Ysé, les affreux, moins intimidés qu’embêtés, et voyant que la situation s’envenimait, renoncèrent au combat, calculant qu’il était plus facile d’emballer diamants, Nord et quasi-montagne, puis de déménager leur avidité dans le Royaume voisin. Là-bas, l’ennui faisait des petits et les gens avaient envie d’un peu de changement ; là-bas, les affreux trouveraient l’occasion de remplir, à nouveau, leur grenier déjà plein…
Quant à la sorcière Ysé, elle fut destituée la nuit même, puis bannie du Royaume d’Urbi et Orbi par Marjane et les princesses éveillées, qui résolurent de ne plus fermer l’œil de leur vie.
Depuis cette nuit mémorable, les petites filles peuvent apprendre à lire et à compter sans se ruiner. À tout jamais, la prunelle de leurs yeux, elles la conservent en leur for intérieur, afin de la soustraire à la vue des sorcières. Aux douze coups de minuit, les soirs d’insomnie, Marjane, quant à elle, continue d’éplucher la presse en grignotant des quartiers de lune. Les vilaines sorcières, elle les garde à l’œil, elle en fait son affaire. Ainsi, aujourd’hui, au Royaume d’Urbi et Orbi, plus personne ne s’ennuie pour rien sans qu’aussitôt il soit secoué comme un cocotier par l’ouragan Marjane et ses amies malicieuses. 



Les pygargues

Le requin

vendredi 6 juillet 2012

Si nous sommes des créatures organiques :

Copyright © Yalçın Varnalı (Turkey), All rights reserved, ici.






Vous étudiez, disons, des rats ; vous les avez entrainer à courir dans un labyrinthe dont la solution ne peut être trouver qu'en manipulant des nombres premiers. Eh bien, ils n'y arrivent pas, ils ne possèdent pas ces concepts. On peut les entraîner à beaucoup de choses, mais pas à donner du sens à des idées mathématiques qu'ils n'ont pas. Et si nous sommes bien des créatures organiques, alors nous sommes exactement dans la même position : nous avons des capacités cognitives, elles possèdent un certain champ d'application, et, presque par nécessité logique, elles ont certaines limites. Nous ne savons pas qu'elles sont ces limites mais elles nous autorisent à penser la science comme le lieu où s'entrecroisent ce qu'est le monde, quel qu'il soit, et nos capacités cognitives. Et puis il n'y a aucune raison de penser qu'ils se recouvrent.
(...)
 Il y a des gens, comme le philosophe Colin McGinn, qui ont essayé de développer la distinction que j'établis entre les problèmes et les mystères -c'est à dire, entre, d'un coté, les questions que nous pouvons au moins nous poser et dont nous pouvons au moins essayer d'imaginer les réponses, et, de l'autre, les mystères, à propos desquels nous ne savons même pas poser les bonnes questions ; nous sommes peut être capables de reconnaître un certain genre de phénomène, mais comprendre ces derniers se révèlent au delà de nos possibilités de saisie cognitive. Si nous sommes des créatures organiques, alors une telle distinction doit exister, elle découle directement de notre être biologique, à l'instar des rats dans le labyrinthe des nombres premiers.
Pouvoir et liberté, Entretien avec Noam Chomsky, La Revue des Livres, ici.





jeudi 5 juillet 2012

Nous partageons de l'air :

Joseph Wolman - L'anticoncept. ici.


Mode d'emploi du détournement, ici.
Tous les éléments, pris n'importe où, peuvent faire l'objet de rapprochements nouveaux. Les découvertes de la poésie moderne sur la structure analogique de l'image démontrent qu'entre deux éléments, d'origines aussi étrangères qu'il est possible, un rapport s'établit toujours. S'en tenir au cadre d'un arrangement personnel des mots ne relève que de la convention. L'interférence de deux mondes sentimentaux, la mise en présence de deux expressions indépendantes, dépassent leurs éléments primitifs pour donner une organisation synthétique d'une efficacité supérieure. Tout peut servir. 

mercredi 4 juillet 2012

Encore ce Juge :



Martiens

Le mystère des Soucoupes Volantes a d'abord été tout terrestre : on supposait que la soucoupe venait de l'inconnu soviétique, de ce monde aussi privé d'intentions claires qu'une autre planète. Et déjà cette forme du mythe contenait en germe son développement planétaire ; si la soucoupe d'engin soviétique est devenu si facilement engin martien, c'est qu'en fait la mythologie occidentale attribue au monde communiste l'altérité même d'une planète : l'URSS est un monde intermédiaire entre la Terre et Mars.

Seulement, dans son devenir, le merveilleux a changé de sens, on est passé du mythe du combat à celui de jugement. Mars en effet, jusqu'à nouvel ordre, est impartial : Mars vient sur terre pour juger la Terre, mais avant de condamner, Mars veut observer, entendre. La grande contestation URSS-USA est donc désormais sentie comme un état coupable, parce qu'ici le danger est sans mesure avec le bon droit ; d'où le recours mythique à un regard céleste, assez puissant pour intimider les deux parties.
Les analystes de l'avenir pourront expliquer les éléments figuratifs de cette puissance, les thèmes oniriques qui la composent : la rondeur de l'engin, le lisse de son métal, cet état superlatif du monde que serait une matière sans couture : a contrario, nous comprenons mieux tout ce qui dans notre champ perceptif participe au thème du Mal : les angles, les plans irréguliers, le bruit, le discontinu des surfaces. Tout cela a déjà été minutieusement posé dans les romans d'anticipation, dont la psychose martienne ne fait que reprendre à la lettre les descriptions.

Ce qu'il y a de plus significatif, c'est que Mars est implicitement douée d'un déterminisme historique calqué sur celui de la Terre. Si les soucoupes sont les véhicules de géographes martiens venus observer la configuration de la Terre, comme l'a dit tout haut je ne sais quel savant américain, et comme sans doute beaucoup le pensent tout bas, c'est que l'histoire de Mars a mûri au même rythme que celle de notre monde, et produit des géographes dans le même siècle où nous avons découvert la géographie et la photographie aérienne. La seule avance est celle du véhicule lui-même, Mars n'étant ainsi qu'une Terre rêvée, douée d'ailes parfaites comme dans tout rêve d'idéalisation.

Probablement que si nous débarquions à notre tour en Mars telle que nous l'avons construite, nous n'y trouverions que la Terre elle-même, et entre ces deux produits d'une même Histoire, nous ne saurions démêler lequel est le nôtre. Car pour que Mars en soit rendue au savoir géographique, il faut bien qu'elle ait eu, elle aussi, son Strabon, son Michelet, son Vidal de La Blache et, de proche en proche, les mêmes nations, les mêmes guerres, les mêmes savants et les mêmes hommes que nous. La logique oblige qu'elle ait aussi les mêmes religions, et bien entendu, singulièrement la nôtre, à nous Français. Les Martiens, a dit le Progrès de Lyon, ont eu nécessairement un Christ ; partant ils ont aussi un pape (et voilà d'ailleurs le schisme ouvert) : faute de quoi ils n'auraient pu se civiliser au point d'inventer la soucoupe interplanétaire. Car, pour ce journal, la religion et le progrès technique étant au même titre des biens précieux de la civilisation, l'une ne peut aller sans l'autre : il est inconcevable, y écrit-on, que des êtres ayant atteint un tel degré de civilisation qu'ils puissent arriver jusqu'à nous par leurs propres moyens, soit «païens». Ils doivent être déistes, reconnaissant l'existence d'un dieu et ayant leur propre religion. Ainsi toute cette psychose est fondée sur le mythe de l'Identique, c'est-à-dire du Double. Mais ici comme toujours, le Double est en avance, le Double est Juge. L'affrontement de l'Est et de l'Ouest n'est déjà plus le pur combat du Bien et du Mal, c'est une sorte de mêlée manichéiste, jetée sous les yeux d'un troisième Regard ; il postule l'existence d'une Sur-Nature au niveau du ciel, parce que c'est au ciel qu'est la Terreur : le ciel est désormais, sans métaphore, le champ d'apparition de la mort atomique. Le juge naît dans le même lieu où le bourreau menace. Encore ce Juge - ou plutôt ce Surveillant - vient-on de le voir soigneusement réinvesti par la spiritualité commune, et différer fort peu, en somme, d'une pure projection terrestre.
Car c'est l'un des traits constants de toute mythologie petite-bourgeoise, que cette impuissance à imaginer l'Autre. L'altérité est le concept le plus antipathique au « bon sens ». Tout mythe tend fatalement à un anthropomorphisme étroit, et, qui pis est, à ce que l'on pourrait appeler un anthropomorphisme de classe.
Mars n'est pas seulement la Terre, c'est la Terre petite-bourgeoise, c'est le petit canton de mentalité, cultivé (ou exprimé) par la grande presse illustrée. A peine formée dans le ciel, Mars est ainsi alignée par la plus forte des appropriations, celle de l'identité.
Roland Barthes, Mythologies, 1957


lundi 2 juillet 2012

Une vie très dangereuse :


Around the Moon - Bayard and Neuville


Ah, ami, parfois, le pressentiment me traverse l'esprit, que je mène en somme une vie très dangereuse, car je suis de ces machines qui peuvent exploser.
Nietzsche, Lettres à Peter Gast, 14 août 1881 

US Navy




72 Declassified US Nuclear Test film - ici.