lundi 30 avril 2012

Rien de secret par là :

Voilier - Arturo Bispo di Rosario
 

"Vous n’avez pas honte, oui j’ai honte, et se taire, tant d’impudence, vous n’irez pas loin, tant de médiocrité très bien, ne vous penchez pas trop sur celui-là, tant d’arrogance vaut bêtise, tant de alors ce n’est pas la faute de quelqu’un celui-là, vous êtes à la bonne, à la juste distance, comme le Seigneur qui voyait le soleil dans sa juste grandeur avec ses yeux d’homme, essayez, la distance rhétorique, je n’ai rien à dire de plus secret, si vous avez peur, comment ferez-vous pour parler si celui-là est menacé, alors il ne dira rien, ne trouvera rien à dire, et dit véritablement en pensant qu’il ne cache rien, rien de secret par là, parce que si les pensées secrètes sont interdites et qui les interdit, il n’y a personne derrière vous ou au-dessous, il n’y a pas de danger parce que vous êtes libre, comme vous êtes libre de traverser l’océan à la nage et vous n’avez pas peur et soudain il faut le traverser, il n’y a pas moyen de rester sur la terre ferme, et il faut y aller, y entrer, et c’est possible, et c’est faisable, les capacités humaines se développent, à l’eau, à l’eau, dans l’eau, on va vous expliquer d’où vous est venue la partie nautique, maritime, mouillée, aquatique, vous pourrez dormir pendant la traversée, sans précipitation, le souffle régulier, et même respirant comme une baleine, en quoi consiste la vie, la langue, dit que c’est pareil, un besoin de parler et quand vous priez, c’est vous qui parlez ? Il parle ou il écoute et quand il a besoin d’un bâton (bastón) pour marcher, quand je m’arrête, et s’il faut prendre sa canne pour marcher dans l’eau, et si elle flotte et si on peut embarquer sur son bâton, sur son balai."
 

Bernard Collin, Vingt-deux lignes cahier 100, Les Petits Matins, 2010, pp. 24 et 55

Précision utile : en marge d’une œuvre rare, discrète et inclassable, Bernard Collin écrit vingt-deux lignes par jour depuis cinquante ans, et le cahier numéroté 100 est le premier, qui soit édité. (voir note de lecture de Jean-Pascal Dubost). et cet article.

Stefano Bonazzi - Smoke - ici et là.


dimanche 29 avril 2012

Tes efforts ne font que brouiller :




Des récits artificiels contre l'érosion génétique des discours [cyber éclat]
(de notre correspondant PG)

Stopper l'érosion dramatique à la pointe de la métaphore, grâce à des brefs récits artificiels qui fixent les témoignages et les tournures proverbiales, tel est le pari du projet baptisé "Ulysse" et lancé par Analogie Ecran, Cartel qui milite pour une "méthode affectueuse" de support sensible des idiomes génétiques.

Depuis les années 60, les méthodes de compression du génome ont amputé, selon les estimations, de 100 à 500 milles minuscules la pointe sensible ou chercheuse de la métaphore génétique. Et ses nouveaux frontaliers, souvent de prolixes compilateurs, multiplient les tentatives pour protéger leurs efforts de naturalisation et d’autogreffe dans le récit historique.
En septembre, l'un d'eux s’est porté volontaire pour la méthode scan-prof. La méthode utilise des nouveaux algorithmes de synthèse linguistique. Par exemple : « Des récifs artificiels sont implantés en épissure dans mon imprimante et 1 200 sacs d’articles de presse ont été numérisés et stockés dans le serveur qui protège sa Superbe Jouissance contre les courants ravageurs de l’anatomie surannée. »
Et ce n’est qu’un début. Selon Jack Ref, le cybergénéticien qui a développé les algorithmes de base : « La méthode se rapproche d’une procédure aléatoire d’hypnose des processeurs. »
Des observateurs assermentés, dont nous sommes ici tenus de préserver l’anonymat, notent que « quelques épisodes plus tard, les voyelles commencent à se fixer, six mois plus tard les corps morts, d’anciennes reliques de majuscules dont on prétend qu’elles sont bien de celles qui ont servi de germes de cristallisation aux grands récits épiques, et les coupures de presse et d’usuels scannées en vrac ont disparus sous des agrégats fictionnels, et des relevés orthographiques réguliers effectués par le programme résident Scan Prof dénotent une net fictionalisation. »
« L'érosion des minuscules semble stoppée, la concordance se sédentarise, ce qui atténue le banal et permet de gagner sur la profondeur », assure Jean-François Morniack, poète professionnel, géniteur d’analogies et principal actionnaire du programme Scan Prof.
Coût de l'opération ? 12 000 consonnes. Une goutte d'eau dans l'océan langagier englouti par la campagne d’édulcoration érotique des discours.




- Nous sommes donc tous deux seuls dans notre cercle ? S'informe Herwet.
- Absolument seuls. Tu essaies de t'en sortir mais tu n'y parviens pas. Tes efforts ne font que brouiller la situation.
- Je ne suis pas une poule dans un cercle, dit Hewet, je suis une colombe au sommet d'un arbre.
- Je me demande si c'est cela qu'on appelle un ongle incarné ? fait Hirst en examinant son gros orgueil gauche.
- Je voltige de branche en branche, continue Herwet. Le monde est profondément sympathique.
(Virgina Wolf, "La traversée des apparences")

ici.

"J'ai été voir un éminent biologiste, que je ne nommerais pas, en raison des règles de la politesse japonaise et de ce que je vais dire, ça l'a poussé à me démontrer ses travaux, naturellement là où ça se fait, au tableau noir, hein ! Le fait que, faute d'informations, je n'y compris rien, n'empêche nullement ce qu'il a écrit, ces formules, d'être entièrement valables, comme les miennes, là où elles sont, valables pour les molécules dont mes descendants se feront sujets, sans que j'aie jamais eu à savoir comment je leur transmettais ce qui rendait vraisemblable que moi je me classe parmi les êtres vivants."
*by neR iz PG
Je ne cherche, du-pas jtrou

samedi 28 avril 2012

La transition est opérée :


Carnaval del Pueblo © 2007 - Gareth Davies - .


"La plupart des gens, y voient par l'intellect bien plus souvent que par les yeux. Au lieu d'espace colorés, ils prennent connaissance de concepts. Une forme cubique blanche, en hauteur et trouée de reflets de vitres est immédiatement une maison pour eux : la Maison ! Idée complexe, accord de qualités abstraites... Ils perçoivent plutôt selon un lexique que, d'après leur rétine, ils approchent si mal les objets, ils connaissent si vaguement les plaisirs et les souffrances d'y voir qu'ils ont inventé les beaux sites. Ils ignorent le reste."
Valéry 1957 


Adam Magyar - Tokyo 2007 -  ici


"Ces idées spontanées que le malade repousse comme insignifiantes, s’il résiste au lieu de céder au médecin, représentent en quelque sorte, pour le psychanalyste, le minerai dont il extraira le métal précieux par de simples artifices d’interprétation. Si l’on veut acquérir rapidement une idée provisoire des complexes refoulés par un malade, sans se préoccuper de leur ordre ni de leurs relations, on se servira de l’expérience d’associations imaginée par Jung et ses élèves. Ce procédé rend au psychanalyste autant de services que l’analyse qualitative au chimiste ; on peut s’en passer dans le traitement des névroses, mais il est indispensable pour la démonstration objective des complexes et pour l’étude des psychoses, qui a été entreprise avec tant de succès par l’école de Zurich."
  Sigmund Freud - Cinq leçons sur la psychanalyse - 1908- Traduction de l’allemand par Yves Le Lay, 1921 - ici



"Les réminiscences du goût, comme celles du toucher et de l’odorat, peuvent se combiner parfois avec celles de la vue, et amener ainsi des appréciations complexes sur l’ensemble desquelles porte l’abstraction. Je rêve que je tiens un fruit ; je veux le porter à mes lèvres ; mais il n’a point de saveur, et je m’aperçois que sa chair est fibreuse et desséchée ; je le compare mentalement à une boule de varech. La transition est opérée, c’est une boule de varech que je roule entre mes doigts."
Léon d’Hervey de Saint-Denys - Les Rêves et les moyens de les diriger - ici

vendredi 27 avril 2012

Les difficultés sont loin d'être si ardues :

Joseph Jérôme Le Français de Lalande - 1771

Manuel du conducteur de ponts et chaussées - E. Endès - 1857

jeudi 26 avril 2012

On fait ensuite tourner lentement :




Citons encore le procédé pictural mis au point par Bruno Munari, dont les effets sont étonnants. On projette au moyen d'une lanterne magique un collage d'éléments plastiques — composition abstraite de feuilles minces, plissées ou superposées, toutes de matière incolore — et on fait passer les rayons lumineux à travers une lentille « polaroïd ». On obtient sur l'écran, une composition d'une intense beauté chromatique. On fait ensuite tourner lentement la lentille : la figure projetée change de couleur, passe par toutes celles de l'arc-en-ciel, et la réaction chromatique des diverses matières plastiques superposées détermine une série de métamorphoses qui agissent sur les formes mêmes. En réglant à volonté la lentille, le spectateur collabore effectivement à la création de l'objet esthétique dans les limites ménagées par la gamme des couleurs et la disposition plastique des diapositives.
Umberto Eco - L'oeuvre ouverte

CASSINI MISSION from Chris Abbas on Vimeo.


mercredi 25 avril 2012

Je n’aime pas ce bruit :

Appareils d'écoute pour système d'alerte militaire précoce.ici



















(...)
Elle se présente également dans l’une et dans l’autre face des parois luisantes et séculaires ne gardant d’elle que d’une main la clarté opaline de sa science et de l’autre son volume, le volume de ses nuits, maintenant fermé : du passé et de l’avenir que parvenue au pinacle de moi, l’ombre pure domine parfaitement et finis, hors d’eux. Tandis que devant et derrière se prolonge le mensonge exploré de l’infini, ténèbres de toutes mes apparitions réunies, à présent que le temps a cessé et ne les divise plus, retombées en un lourd somme, massif (lors du bruit d’abord entendu), dans le vide duquel j’entends les pulsations de mon propre cœur.
Je n’aime pas ce bruit : cette perfection de ma certitude me gêne : tout est trop clair, la clarté montre le désir d’une évasion ; tout est trop luisant, j’aimerais rentrer en mon Ombre incréée et antérieure, et dépouiller par la pensée le travestissement que m’a imposé la nécessité, d’habiter le cœur de cette race (que j’entends battre ici) seul reste d’ambiguïté.
À vrai dire, dans cette inquiétante et belle symétrie de la construction de mon rêve, laquelle des deux ouvertures prendre, puisqu’il n’y a plus de futur représenté par l’une d’elles ? Ne sont-elles pas toutes deux, à jamais équivalentes, ma réflexion ? Dois-je encore craindre le hasard, cet antique ennemi qui me divisa en ténèbres et en temps créés, pacifiés là tous deux en un même somme ? et n’est-il pas par la fin du temps, qui amena celle des ténèbres, lui-même annulé ?
(chuchotement)

En effet, la première venue ressemble à la spirale précédente : même bruit scandé, — et même frôlement : mais comme tout a abouti, rien ne peut plus m’effrayer : mon effroi qui avait pris les devants sous la forme d’un oiseau est bien loin : n’a-t-il pas été remplacé par l’apparition de ce que j’avais été ? et que j’aime à réfléchir maintenant, afin de dégager mon rêve de ce costume.
Ce scandement n’était-il pas le bruit du progrès de mon personnage qui maintenant le continue dans la spirale, et ce frôlement, le frôlement incertain de sa dualité ? Enfin ce n’est pas le ventre velu d’un hôte inférieur de moi, dont la lueur a heurté le doute, et qui s’est sauvé avec un volètement, mais le buste de velours d’une race supérieure que la lumière froisse, et qui respire dans un air étouffant, d’un personnage dont la pensée n’a pas conscience de lui-même, de ma dernière figure, séparée de son personnage par une fraise arachnéenne et qui ne se connaît pas : aussi, maintenant que sa dualité est à jamais séparée, et que je n’ouïs même plus à travers lui le bruit de son progrès, je vais m’oublier à travers lui, et me dissoudre en moi.
(...)
Stéphane Mallarmé, Igitur ou la Folie d’Elbehnon, 1925


mardi 24 avril 2012

Le premier fils :

Wilhelm Friedemann Bach - 1710-1784 ici et




Charlotte Mattax : clavecin

1.      Sonate en G major, F 7 Wilhelm Friedemann Bach circa 1775-1780; Berlin
pdf  F 7
2.      Sonate en A major, F 8 Wilhelm Friedemann Bach circa 1750-1770; Halle    
pdf F 8  
3.      Sonate en D major, F 3 Wilhelm Friedemann Bach 1745     
pdf F 3
4.      Sonate ein B flat major, F 9 Wilhelm Friedemann Bach 1745     
pdf F 9
5.      Sonate en E major, F 5 Wilhelm Friedemann Bach 1748     
pdf F 5
6.      Sonate en C major, F 2 Wilhelm Friedemann Bach circa 1778  
pdf F 2

lundi 23 avril 2012

De sages coutumes :

Watts and Skeen




L’ETHNOLOGUE DEVANT LES IDENTITÉS NATIONALES

 (...)
Les petits peuples que nous appelions indigènes reçoivent maintenant l’attention de l’Organisation des Nations Unies. Conviés à des réunions internationales ils prennent conscience de l’existence les uns des autres. Les Indiens américains, les Maori de Nouvelle Zélande, les aborigènes australiens découvrent qu’ils ont connu des sorts comparables, et qu’ils possèdent des intérêts communs. Une conscience collective se dégage au-delà des particularismes qui donnaient à chaque culture sa spécificité. En même temps, chacune d’elles se pénètre des méthodes, des techniques et des valeurs de l’Occident. Sans doute cette uniformisation ne sera jamais totale. D’autres différences se feront progressivement jour, offrant une nouvelle matière à la recherche ethnologique. Mais, dans une humanité devenue solidaire, ces différences seront d’une autre nature : non plus externes à la civilisation occidentale, mais internes aux formes métissées de celle-ci étendues à toute la terre. Ces changements de rapports entre les fractions de la famille humaine inégalement développées sous l’angle technique sont la conséquence directe d’un bouleversement plus profond. Puisque au cours du dernier siècle j’ai assisté à cette catastrophe sans pareille dans l’histoire de l’humanité, on me permettra de l’évoquer sur un ton personnel. La population mondiale comptait à ma naissance un milliard et demi d’habitants. Quand j’entrai dans la vie active vers 1930, ce nombre s’élevait à deux milliards. Il est de six milliards aujourd’hui, et il atteindra neuf milliards dans quelques décennies à croire les prévisions des démographes. Ils nous disent certes que ce dernier chiffre représentera un pic et que la population déclinera ensuite, si rapidement, ajoutent certains, qu’à l’échelle de quelques siècles une menace pèsera sur la survie de notre espèce. De toute façon, elle aura exercé ses ravages sur la diversité, non pas seulement culturelle, mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d’espèces animales et végétales. De ces disparitions, l’homme est sans doute l’auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme, bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même, parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces bien essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué. Aussi la seule chance offerte à l’humanité serait de reconnaître que devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d’égalité avec toutes les autres formes de vie qu’elle s’est employée et continue de s’employer à détruire. Mais si l’homme possède d’abord des droits au titre d’être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l’humanité en tant qu’espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l’humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l’existence d’autres espèces. Le droit à la vie et au libre développement des espèces vivantes encore représentées sur la terre peut seul être dit imprescriptible, pour la raison très simple que la disparition d’une espèce quelconque creuse un vide, irréparable, à notre échelle, dans le système de la création. Seule cette façon de considérer l’homme pourrait recueillir l’assentiment de toutes les civilisations. La nôtre d’abord, car la conception que je viens d’esquisser fut celle des jurisconsultes romains, pénétrés d’influences stoïciennes, qui définissaient la loi naturelle comme l’ensemble des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés pour leur commune conservation; celle aussi des grandes civilisations de l’Orient et de l’Extrême-Orient, inspirées par l’hindouisme et le bouddhisme; celle, enfin, des peuples dits sous-développés, et même des plus humbles d’entre eux, les sociétés sans écriture qu’étudient les ethnologues. Par de sages coutumes que nous aurions tort de reléguer au rang de superstitions, elles limitent la consommation par l’homme des autres espèces vivantes et lui en imposent le respect moral, associé à des règles très strictes pour assurer leur conservation. Si différentes que ces dernières sociétés soient les unes des autres, elles concordent pour faire de l’homme une partie prenante, et non un maître de la création. Telle est la leçon que l’ethnologie a apprise auprès d’elles, en souhaitant qu’au moment de rejoindre le concert des nations ces sociétés la conservent intacte et que, par leur exemple, nous sachions nous en inspirer.
Claude Lévi-Strauss
Discours à l’occasion de la remise du XVII Premi Internacional Catalunya 2005 (Paris, 13-V-2005)

Melvill, Edward H V, fl 1879-1899, government surveyor Showing a row of Zulu men and women dressed in their finery and standing in front of a thatched hut.
Michael Jackson


Marnham, John Ewart, 1916-1985 Tonga, Noble children outside Palace



dimanche 22 avril 2012

Une trop mince valeur :


First contact


"...les habitants des deux sexes de cette île, comme ceux des autres îles que j’ai visitées ou dont j’ai entendu parler, sont toujours nus et tels qu’ils sont venus au monde. Quelques femmes cependant couvrent leur nudité d’une feuille ou de quelque feuillage, ou d’un voile de coton qu’elles ont préparé pour cet usage. Tous manquent de fer comme’ je l’ai dit ; ils manquent aussi d’armes ; elles leur sont inconnues pour ainsi dire ; et d’ailleurs ils ne sont point aptes à en faire usage, non par la difformité de leur corps, car ils sont bien faits, mais parce qu’ils sont timides et craintifs. Au lieu d’armes, ils portent des roseaux durcis au soleil, et aux racines desquels ils adaptent une espèce de lame de bois sec, terminée en pointe. Ils n’osent même s’en servir, car il arriva souvent que députant deux ou trois hommes vers quelques-unes de leurs bourgades afin de conférer avec eux, une foule d’Indiens sortaient, et dès qu’ils voyaient que les nôtres s’approchaient d’eux, ils prenaient promptement la fuite, au point que les pères abandonnaient leurs enfants, et réciproquement, quoiqu’on ne leur fît aucun mal. Cependant ceux que j’ai pu aborder, et avec lesquels j’ai pu échanger quelques paroles, je leur donnais des étoffes ou beaucoup d’autres choses sans qu’ils me donnassent autre chose en échange; mais, je le répète, ils sont naturellement craintifs et timides. Toutefois, quand ils se croient en sûreté, quand la crainte a disparu, alors ils se montrent simples, de bonne foi, et très-généreux dans ce qu’ils ont. Aucun d’eux ne refuse ce qu’il possède à celui qui le lui demande. Bien plus, ils nous invitaient à leur demander. Ils ont pour tous une grande affection,, se plaisent à donner beaucoup pour recevoir peu, se contentent de la moindre bagatelle et même de rien du tout. J’ai défendu qu’on leur donnât des objets d’une trop mince valeur, ou tout à fait insignifiants, comme des fragments de plat, d’assiette, de verre ; ceux qui recevaient des clous, des lanières pensaient être en possession des plus beaux bijoux du monde. Il arriva à l’un des matelots de recevoir pour une lanière autant d’or qu’il en faudrait pour faire trois sous d’or. D’autres hommes de l’équipage dans leurs échanges ont été traités aussi favorablement ; pour de nouveaux blancas, pour quelques écus d’or, ces Indiens donnaient tout ce qu’on voulait. Ainsi, par exemple, une ou deux onces d’or pour une pièce de monnaie d’or qui n’en valait pas la moitié, ou trente à quarante livres de coton dont ces matelots connaissaient déjà la valeur. Enfin pour des fragments d’arc, de vase, de carafe, de poterie réfrigérante, ils donnaient du coton ou de l’or dont ils se chargeaient comme des bêtes de somme. Mais comme ces échanges étaient contraires à l’équité, je les défendis et je donnais gratuitement à ces bons Indiens beaucoup d’objets beaux et agréables que j’avais apportés avec moi, afin de me les attacher plus facilement, qu’ils se fissent chrétiens et qu’ils fussent plus portés à aimer notre roi, notre reine, nos princes, toutes les populations de l’Espagne ; afin de les engager à rechercher, à amasser et à nous livrer les biens dont ils abondent et dont nous manquons totalement.
(...)"

Lettre de Christophe Colomb sur la découverte du Nouveau-Monde
Publiée d'après la rarissime version latine conservée à la Bibliothèque impériale
Traduction Lucien de Rosny 1865


First contact - 1982 - Robin Anderson de Bob Connolly :

samedi 21 avril 2012

Ça ne veut pas rien dire :



 Christophe Agou - Je est un autre : ici.

 

À Georges Izambard

Charleville, 13 mai 1871.

Cher Monsieur !

Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. - Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorosa, dum pendet filius. - Je me dois à la Société, c’est juste, - et j’ai raison. - Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd’hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire, - pardon ! - le prouve ! Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, - bien d’autres espèrent la même chose, - je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! - je serai un travailleur : c’est l’idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris - où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.
Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. - Pardon du jeu de mots.
Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait !
Vous n’êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours. - Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni - trop - de la pensée :
Le Cœur supplicié
Mon triste cœur bave à la poupe...
Mon cœur est plein de caporal !
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe...
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé ;
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques ;
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé !
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J’aurai des sursauts stomachiques
Si mon cœur triste est ravalé !
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ça ne veut pas rien dire. - Répondez-Moi : chez M. Deverrière, pour A. R.
Bonjour de cœur,

Art. Rimbaud.






vendredi 20 avril 2012

Forcer ici la nature :

 Rena Effendi : Chernobyl : women of the zona, ici.





CHAPITRE 44 : Versailles.

J’arrive, je cherche des yeux ce palais superbe d’où partoient les destinées de plusieurs nations. Quelle surprise ! Je n’apperçus que des débris, des murs entr’ouverts, des statues mutilées ; quelques portiques à moitié renversés laissoient entrevoir une idée confuse de son antique magnificence : je marchois sur ces ruines, lorsque je fis rencontre d’un vieillard assis sur le chapiteau d’une colonne. " oh ! Lui dis-je, qu’est devenu ce vaste palais ? -il est tombé ! -comment ? -il s’est écroulé sur lui-même. Un homme dans son orgueil impatient a voulu forcer ici la nature ; il a précipité édifices sur édifices ; avide de jouir dans sa volonté capricieuse, il a fatigué ses sujets. Ici est venu s’engloutir tout l’argent du royaume. Ici a coulé un fleuve de larmes pour composer ces bassins dont il ne reste aucuns vestiges. Voilà ce qui subsiste de ce colosse qu’un million de mains ont élevé avec tant d’efforts douloureux. Ce palais péchoit par ses fondemens ; il étoit l’image de la grandeur de celui qui l’a bâti. Les rois, ses successeurs, ont été obligés de fuir, de peur d’être écrasés. Puissent ces ruines crier à tous les souverains, que ceux qui abusent d’une puissance momentanée ne font que dévoiler leur foiblesse à la génération suivante… à ces mots il versoit un torrent de larmes, et regardoit le ciel d’un air contrit. -pourquoi pleurez-vous, lui dis-je ? Tout le monde est heureux, et ces débris n’annoncent rien moins que la misère publique ? "… il éleva sa voix et dit : " ah ! Malheureux ! Sachez que je suis ce Louis Xiv, qui a bâti ce triste palais. La justice divine a rallumé le flambeau de mes jours pour me faire contempler de plus près mon déplorable ouvrage… que les monumens de l’orgueil sont fragiles !… je pleure et je pleurerai toujours… ah ! Que n’ai-je sû… " j’allois l’interroger lui-même, lorsqu’une des couleuvres dont ce séjour étoit encore rempli, s’élançant du tronçon d’une colonne autour de laquelle elle étoit repliée, me piqua au col, et je m’éveillai.

Louis-Sébastien Mercier - L’An deux mille quatre cent quarante 1771





jeudi 19 avril 2012

Plus aisé d’indiquer que de définir :

Albrecht Dürer. - Melancholia

"Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des Esprits s’ouvre pour nous.
Swedenberg appelait ces visions Memorabilia ; il les devait à la rêverie plus souvent qu’au sommeil ; l’Âne d’or d’Apulée, la Divine Comédie du Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l’âme humaine. Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions d’une longue maladie qui s’est passée tout entière dans mon esprit ; — et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées ; il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues ?…

(...)

Ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle. À dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double, — et cela sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui m’arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce que l’on appelle illusion, selon la raison humaine… 

(...)

D’immenses cercles se traçaient dans l’infini, comme les orbes que forme l’eau troublée par la chute d’un corps ; chaque région, peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait et se fondait tour à tour, et une divinité, toujours la même, rejetait en souriant les masques furtifs de ses diverses incarnations, et se réfugiait enfin insaisissable dans les mystiques splendeurs du ciel d’Asie.

(...)

... chaque personne qui m’approchait semblait changée, les objets matériels avaient comme une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière à m’entretenir dans une série constante d’impressions qui se liaient entre elles, et dont le rêve, plus dégagé des éléments extérieurs, continuait la probabilité. 

(...)

Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu, et mille fleuves pareils, dont les teintes indiquaient les différences chimiques, sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau. Tous coulaient, circulaient et vibraient ainsi, et j’eus le sentiment que ces courants étaient composés d’âmes vivantes, à l’état moléculaire, que la rapidité de ce voyage m’empêchait seule de distinguer. Une clarté blanchâtre s’infiltrait peu à peu dans ces conduits et je vis enfin s’élargir, ainsi qu’une vaste coupole, un horizon nouveau où se traçaient des îles entourées de flots lumineux. Je me trouvai sur une côte éclairée de ce jour sans soleil, et je vis un vieillard qui cultivait la terre.

(...)

 Tout à coup une singulière harmonie résonna dans nos solitudes, et il semblait que les cris, les rugissements et les sifflements confus des êtres primitifs se modulassent désormais sur cet air divin. Les variations se succédaient à l’infini, la planète s’éclairait peu à peu, des formes divines se dessinaient sur la verdure et sur les profondeurs des bocages, et, désormais domptés, tous les monstres que j’avais vus dépouillaient leurs formes bizarres et devenaient hommes et femmes ; d’autres revêtaient, dans leurs transformations, la figure des bêtes sauvages, des poissons et des oiseaux.

(...)

 Je m’étonnais de temps en temps de rencontrer de vastes flaques d’eau, suspendues comme le sont les nuages dans l’air, et toutefois offrant une telle densité, qu’on pouvait en détacher des flocons ; mais il est clair qu’il s’agissait là d’un liquide différent de l’eau terrestre, et qui était sans doute l’évaporation de celui qui figurait la mer et les fleuves pour le monde des esprits.

(...)

 Mais, selon ma pensée, les événements terrestres étaient liés à ceux du monde invisible. C’est un de ces rapports étranges dont je ne me rends pas compte moi-même et qu’il est plus aisé d’indiquer que de définir…
Qu’avais-je fait ? J’avais troublé l’harmonie de l’univers magique où mon âme puisait la certitude d’une existence immortelle. J’étais maudit peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la loi divine ; je ne devais plus attendre que la colère et le mépris ! Les ombres irritées fuyaient en jetant des cris et traçant dans l’air des cercles fatals, comme les oiseaux à l’approche d’un orage."

Aurélia
1855

Yana Moskaluk - The Beast of the Apocalypse, for the pizdets calendar




mercredi 18 avril 2012

Les ruines de la pensée :

Marion Poussier - Portrait :  Julia Saar et Patrice Larosse


 
ici et .

AVERTISSEMENT



Party is the madness of many, for the gain of a few.
(Pope.)
L’esprit de parti est une folie de beaucoup d’hommes au profit de quelques-uns.

Dans un siècle tout positif, dans une société qui tend à perfectionner son organisation, et qui recherche avec empressement ce qui peut éclairer sa marche, une entreprise comme celle-ci devait être tentée.
Ce ne sont pas les théories administratives dont la France a le plus besoin, c’est l’administration pratique. Il importe donc de bien connaître ce qui se passe ou ce qui s’est passé chez les autres peuples, afin de n’adopter de leurs institutions que ce qui pourrait s’appliquer à nos mœurs, à notre caractère, aux progrès de nos lumières, à la position géographique de notre territoire. Beaucoup de voyages sont entrepris pour décrire les sites d’une contrée. Tout ce qui est poétique, tout ce qui prête aux brillantes descriptions, tout ce qui offre le sujet de réflexions malignes, y est traité avec un soin, avec une attention particulière ; mais pour ce qui concerne le mode de l’administration locale, l’organisation civile et politique du pays, ses ressources financières, industrielles ou agricoles, on n’en parle presque jamais que d’une manière incomplète. Ce sont des questions qui ne peuvent être abordées qu’autant qu’on s’est livré à des études profondes et spéciales.
Telle est l’immense lacune que cette Revue est destinée à remplir. Un recueil de cette espèce manquait en France ; il n’a pas encore paru en Angleterre. Les documens qu’il renfermera n’auront pas été pris au hasard et en courant ; tous les hommes qui s’engagent à coopérer à sa rédaction ont vu les pays étrangers, ils les ont longtemps habités ; quelques-uns même y ont exercé d’importantes fonctions, et ils doivent à leur expérience des affaires d’avoir pu observer de haut et sans passions. La Revue des deux Mondes sera exempte de l’esprit de système qui préside trop souvent aux travaux de ces littérateurs nomades qui voyagent et écrivent si vite. Après tant de livres faux, le livre le plus original qu’on puisse publier doit être un livre vrai, et, à ce titre, il nous sera permis de compter sur un succès réel.
La politique, comme nous l’entendons, est une science des plus étendues. Elle se compose du droit des gens et du droit public : elle s’occupe à la fois des traités qui lient ou ont lié les gouvernemens entre eux, des causes souvent secrètes qui ont modifié ces mêmes traités, des forces dont chaque pays peut disposer, de ses institutions générales et locales, de ses ressources financières comparées avec ses dépenses en temps de paix et en temps de guerre, de l’influence qu’il exerce sur les autres pays, de l’esprit public, des haines ou des affections nationales ; en un mot, de tout ce qui constitue l’organisation et la vie des peuples.
Les journaux quotidiens n’ont jusqu’ici donné que peu de place aux débats parlementaires des différens états de l’Europe et de l’Amérique. Nous rendrons compte des débats parlementaires dans leurs rapports avec la politique extérieure, et les grandes questions d’administration qui pourraient exciter l’intérêt de la France. Quelquefois ce qui occupe le plus vivement nos esprits se trouve agité, au même moment, vers un autre point du globe, et ce ne sera pas l’un des rapprochemens les moins intéressans qu’offrira ce recueil, que de voir les mêmes principes diversement compris, et appliqués en France et en Angleterre, au Brésil et en Allemagne, sur les bords de la Delaware et sur les rivages de la mer du Sud.
Ainsi la Revue des deux Mondes aura tout le mérite d’une nouveauté historique. Désirant même faciliter les développemens dont elle est susceptible, nous y admettrons des observations piquantes et neuves, relatives aux mœurs, aux croyances religieuses, et au caractère des nations étrangères. Souvent les habitudes d’un peuple nous donneront la raison de ses lois. La Revue contiendra, à cet égard, un grand nombre de renseignemens curieux, et pour la plupart inédits ; mais cette partie, quoique importante, devra toujours laisser une place étendue aux documens de l’histoire, de la politique et de l’administration.
 Revue des Deux Mondes tome 1, 1829

Marion Poussier : Les corps invisibles


Le hasard m’a conduit un jour au dépôt légal, cette nécropole littéraire de la rue de Grenelle, où viennent tomber, pour ainsi dire à chaque heure, les deux exemplaires que doit au gouvernement tout éditeur qui jette au public des pages nouvelles, ne fût-ce qu’un almanach, une satire ou une complainte. Curieux de voir et de feuilleter plutôt que de lire, je regardais avec un intérêt mêlé d’une certaine tristesse tant de volumes qui n’ont laissé, pour sauver leur mémoire, qu’un numéro d’ordre et un titre au Journal de la librairie, et je m’arrêtai long-temps devant les poètes, effrayé de leur nombre et tout surpris de trouver à grand’peine dans cette foule quelques noms vaguement connus. O vanité des ambitions littéraires ! - Dormez en paix sous vos couvertures jaunes, roses et bleues, dans vos linceuls satinés, mélodieux rêveurs qui avez chanté sans éveiller d’échos, poètes méconnus qui formez le personnel inamovible du dépôt légal, vous tous que le ministère, même aux jours des plus grandes largesses, même aux jours des élections, oserait à peine offrir aux plus humbles bibliothèques de la province ! Sur ces planches de sapin, votre dernier asile, que d’illusions, que de longues veilles enterrées sans retour ! que de mémoires d’imprimeurs payés par vous et soldés sans profit ! - Les ruines de la pensée sont plus tristes encore que les ruines de la pierre, et l’on ne saurait se défendre d’un sentiment pénible en songeant aux souffrances de tant d’amours-propres déçus, à ces souffrances si vives et si poignantes, et dont quelques-uns sont morts.
 (...)
...de toutes les œuvres de l’esprit, la poésie médiocre est la plus insignifiante et la plus vide, et c’est manquer tristement sa vie, quand on n’est pas marqué au front, comme disent les poètes, que de consumer dans des rêveries sans nom et des chants sans échos les jours rapides que Dieu nous a donnés pour penser et pour agir.
 Statistique littéraire - La Poésie depuis 1830 - Ch. Louandre
Revue des Deux Mondes
4ème série, tome 30, 1842


Marion Poussier : Les corps invisibles



Marion Poussier : Les corps invisibles

mardi 17 avril 2012

Sainte :


SAINTE

À la fenêtre recélant
Le santal vieux qui se dédore
De sa viole étincelant
Jadis avec flûte ou mandore,

Est la Sainte pâle, étalant
Le livre vieux qui se déplie
Du Magnificat ruisselant
Jadis selon vêpre et complie :
À ce vitrage d’ostensoir
Que frôle une harpe par l’Ange
Formée avec son vol du soir
Pour la délicate phalange

Du doigt que, sans le vieux santal
Ni le vieux livre, elle balance
Sur le plumage instrumental,
Musicienne du silence.

Stéphane Mallarmé - Nouvelle Revue française, 1914 (8e éd.) (pp. 81-82).


Filomena Moretti.
Recuerdos De La Alhambra de Francisco Tárrega composé vers 1895.



Francisco Tárrega

lundi 16 avril 2012

Deux mondes :

Ivry Gitlis




ici et pdf.

La version de Viktoria Mullova, c'est un autre monde.

ici