mercredi 1 février 2012

Fernando Pessoa : la vie est une pâle copie du rêve

Il y a du sublime à gaspiller une vie qui pourrait être utile, à ne jamais réaliser une oeuvre qui serait forcément belle, à abandonner à mi-chemin la route assurée du succès! ... Pourquoi l'art est-il beau , parce qu'il est inutile. Pourquoi la vie est-elle si laide ? Parce qu'elle est un tissu de buts, de desseins et d'intentions? Tous ses chemins sont tracés pour aller d'un point à un autre. Je donnerais beaucoup pour un chemin conduisant d'un lieu d'où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va... La beauté des ruines ? Celle de ne plus servir à rien.



« D’aussi loin que j’ai connaissance d’être ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir construit mentalement - apparence extérieure, comportement, caractère et histoire - plusieurs personnages imaginaires qui étaient pour moi aussi visibles et qui m’appartenaient autant que les choses nées de ce que nous appelons, parfois abusivement la vie réelle. Cette tendance, qui me vient depuis que j’ai le souvenir d’être un « moi », m’a toujours accompagné (...). Je me rappelle ainsi ce qui me paraît être mon premier hétéronyme, ou plutôt mon premier proche dénué d’existence - un certain Chevalier de Pas de mes six ans pour qui j’écrivais les lettres qu’il m’adressait, et dont l’apparence, pas tout à fait floue, continue de faire la conquête de cette part de ma tendresse qui confine à la nostalgie »
Lettre à Adolfo Casais Monteiro, in Sur les hétéronymes, op. cit., p. 23.

« Je ne me souviens pas de ma mère. J’avais un an lorsqu’elle est morte. Tout ce qu’il y a de dur et d’éparpillé dans ma sensibilité vient de cette absence de chaleur, et du regret inutile des baisers dont je n’ai pas le souvenir. Je suis quelqu’un de postiche. Je me suis toujours éveillé contre des poitrines étrangères, bercé là comme par erreur »
Fragment n° 30, Le livre de l’intranquillité, op. cit., p. 60. 
 
« Le rêve est la pire des cocaïnes, parce que c’est la plus naturelle de toutes. Elle se glisse dans nos habitudes avec plus de facilité qu’aucune autre, on l’essaye sans le vouloir, comme un poison pris sans méfiance. Elle n’est pas douloureuse, elle ne cause ni pâleur ni abattement – mais l’âme qui fait usage du rêve devient incurable, car elle ne peut plus se passer de son poison, qui n’est rien d’autre qu’elle-même »
Fragment n° 173, Le Livre de l’intranquillité, Autobiographie sans événements, op. cit., p. 194.

« Je me trouve dans un tram, et j’examine lentement, à mon habitude, tous les détails concrets des personnes qui se trouvent devant moi. Pour moi les détails sont des choses, des mots, des lettres. Cette robe que porte la jeune fille assise en face de moi, je la décompose en ses divers éléments : l’étoffe dont elle est faite et le travail qu’elle a demandé – puisque je la vois en tant que robe, et non pas comme simple étoffe ; la fine broderie qui borde le ras du cou se décompose à son tour : le galon de soie dont on l’a brodée, et le travail qu’a demandé cette broderie. Et immédiatement, comme dans un ouvrage primaire d’économie politique, se déploient sous mes yeux les usines et les activités diverses – l’usine où l’on a fabriqué le tissu ; l’usine où l’on a fabriqué le galon, d’un ton plus foncé, qui a servi à orner, de petites choses entortillées, l’endroit qui fait le tour du cou ; et je vois les ateliers dans les usines – machines, ouvriers, cousettes – , mes yeux tournés vers le dedans pénètrent dans les bureaux, je vois les directeurs chercher un peu de calme, et je surveille, dans les registres, la comptabilisation de chaque chose ; mais je ne m’arrête pas là : je vois, au-delà, la vie familiale de ceux dont la vie quotidienne s’écoule dans ces usines et dans ces bureaux… Le monde entier se déroule sous mes yeux, du seul fait que j’ai devant moi, au-dessous d’un cou brun, qui de l’autre côté supporte je ne sais quelle tête, une bordure, irrégulièrement régulière, d’un vert sombre sur le vert plus clair de la robe.
La vie sociale tout entière gît sous mon regard.
En outre, je devine les amours, les cachotteries et l’âme de tous ceux qui ont œuvré pour que la femme qui se trouve là, devant moi, dans un tram, porte, autour de son cou de mortelle, la sinueuse banalité d’un galon de soie vert sombre se détachant sur un tissu d’un vert plus clair.
J’ai le vertige. Les banquettes du tram, garnies de paille aux brins alternativement plus fins et plus robustes, m’emportent vers des régions lointaines, se multiplient en industries, ouvriers et maisons d’ouvriers, existences, réalité – tout.
Je descends du tram, épuisé, somnambulique. J’ai vécu la vie tout entière »
SOARES Bernardo, Fragment n° 298, Le livre de l’intranquillité, op. cit., pp. 300-301.

« Voyager ? Pour voyager il suffit d’exister. Je vais d’un jour à l’autre comme d’une gare à l’autre, dans le train de mon corps ou de ma destinée, penché sur les rues et les places, sur les visages et les gestes, toujours semblables, toujours différents, comme, du reste, le sont les paysages.
Si j’imagine, je vois. Que fais-je de plus en voyageant ? Seule une extrême faiblesse de l’imagination peut justifier que l’on ait à se déplacer pour sentir »
SOARES Bernardo, Voix lactée, Grands textes, in Le Livre de l’intranquillité, op. cit., p. 428.


« Nous avons tous deux vies :
La véritable, qui est celle que nous avons rêvée pendant l’enfance,
Et que nous continuons à rêver, adultes, sur fond de brume ;
La fausse, qui est celle que nous vivons dans la vie partagée avec d’autres,
Qui est la pratique, l’utile,
Celle dans laquelle on finit par nous mettre dans un cercueil.
Dans l’autre il n’y a pas de cercueil, pas de mort.
Il n’y a que les illustrations de l’enfance :
De grands livres colorés, pour voir, pas pour lire ;
De grandes pages de couleurs pour s’en souvenir plus tard.
Dans l’autre nous sommes nous-mêmes,
Dans l’autre nous vivons ;
Dans celle-ci nous mourons, c’est là ce que vivre veut dire.
En ce moment, aux prises avec cette nausée, je ne vis que dans l’autre… »
DE CAMPOS Alvaro, Dactylographie, in Derniers poèmes, OC de Fernando PESSOA, op. cit., p. 445.