vendredi 24 mai 2013

Dis-moi que tu aimes :


Bruno Mouron et Pascal Rostain - Global Trash - Ivry-sur-seine
 
C’est l’été c’est l’été c’est l’été tout est prêt tout est presque prêt les bières au frais les piles de livres Bonjour Tristesse en haut de la pile Gatsby le Magnifique en haut de la pile Les clowns lyriques en haut de la pile un martini et de la glace dans un verre qui fait cling c’est l’été
Le soleil disparaît derrière le rocher et la mer devient noire bleue noire et grise et bonsoir tristesse c’est l’été les hannetons volent un peu lourds chasse-les d’un geste assieds-toi finis ton verre tant que l’air est encore chaud
Il y aura le soleil du monde qui passe des chats des tomates des grains de sable partout jusque dans les draps assieds-toi dis-moi que tu aimes autant que moi le matin qui entre par les fenêtres ouvertes les draps blancs froissés les matins d’été de quand on n’a pas dormi beaucoup dis-moi que tu te souviens de cette odeur des matins d’été de l’air frais sur les jambes de la lumière qui entre en douce à travers les persiennes du silence et de l’inactivité dis-moi pourquoi on est plus heureux l’été plus nostalgiques l’été plus vivants l’été assieds-toi et dis-moi.
Élodie Valette, Que disent les listes, : + :


Bruno Mouron et Pascal Rostain - Global Trash -Malawi

jeudi 23 mai 2013

Les lèvres et la bouche :

 
Photographe anonyme - Tirage argentique d’époque 9 septembre 1928

Je tape un clou.
Je, pronom pers., tape, un
verbe, un clou, un symbole
de dureté et de force. Je
tape un clou – un
processus de travail.
 Ernst Herbeck, 100 poèmes


Ich schlage einen Nagel ein.
Ich, pers. Fürtwort, schlage, ein Zeitwort, einen Nagel ein, ein Symbol des Härte und der Kraft. Ich schlage einen Nagel ein – ein Arbeitsvorgang.


Photographe anonyme - Tirage argentique d’époque - Vers 1950

Rouge

Rouge est le vin, rouge sont les œillets
Rouge est beau. rouge les fleurs et rouge.
Coloris lui même est beau.
la couleur rouge est rouge.
Rouge le drapeau, rouge le pavot.
Rouge les lèvres et la bouche.
Rouge la réalité et la
Chute. Beaucoup de feuilles bleues sont rouges.
 Ernst Herbeck, Tout le monde a une bouche,






mardi 21 mai 2013

Si l’émotion voulait s’y prêter :


Hans Bellmer - La poupée                                                                                                                                                : + :



Un ange passe

Tard dans la nuit, seul face à moi, je & moi-même
Peu convaincu par cette pénible scène
Juste la lune, & les longs couloirs de l’angoisse
Tourner en rond, voir le temps qui s’efface
Penser à l’une, à l’autre, aux autres & à l’effort
De concevoir un esprit assez fort
Une idée pure, un peu plus belle de la chair
Camouflée derrière ce masque de fer
À l’abondance, la danse des souvenirs froids
De ces nuits chaudes s’insinue en moi
Dans le miroir, deux yeux verts brillent & me rappellent
Les deux visages arborés par ma belle

Relever un autre défi
Condamner un autre pari
Sans cesse un ange passe & me rend silencieux
Déception séduisante qui me rend furieux
Lassante ambition mensongère
Que cette fuite de la mer
Peut-être devrais-je renoncer
Si le printemps voulait s’y prêter

Soirées d’été, soirées d’intense & de désirs
Tâchant ici de fonder un empire
Tant de visages, vite embrassés, vite oubliés
& ces corps blancs, décevants, accueillants
Sans une quête, à quoi se mesure la vie ?
L'enquête dira quelle est mon envie
Penser à l’une, être déjà dans la suivante
Le temps d’une aversion trop captivante
À les entendre, il s’agirait du septième ciel
Alors qu’il s’agit juste d’un bon miel
Mieux vaut mentir, & être un menteur sublimé
Qu’avouer si cruelle vérité

S’embourber dans un jeu d'ego
& ne plus jouer aux legos
Sans cesse un ange passe & me rend ambitieux
Vision hallucinante & instant litigieux
Lassante pulsion d'espérance
D’un autre voyage à Florence
Peut-être voudrais-je renoncer
Si l’émotion voulait s’y prêter

Tout ça pour ça, voudrait me dicter la raison
« VIENS avec moi » me dictent leurs saisons
J’entends la voix, & je m’incline pour connaître
Cet amour qui, peut-être, m’a fait naître
« Aime-moi vite, montre-moi tes secrets d’état »
Les secrets d’état d’âme ne comptent pas
Dans ce flot-là, qu’importe de vouloir mourir
Mieux vaut rester une statue de cire
Juste rentrer, se persuader de l’aimer
Faire le boulot, surtout ne pas crier
Peut-être un jour, je verrai la fin des tunnels
Il faudra bien que je me lasse d’elles

S’amouracher d’une hirondelle
& souvent se brûler les ailes
Sans cesse un ange passe & me ment par ses formes
Des fois qu’elle serait elle, je me déguise en homme
Bandante est la métamorphose
Trop souvent lassante est la chose
Peut-être oserais-je renoncer
Si l’âme sœur voulait s’y prêter

Oh ! mon ange, délivre-moi de ces folles…
 Shaomi, fragments nocturnes, : + :


Hans Bellmer - 12 doublée de satin blanc ... -  1938-1949



dimanche 19 mai 2013

Le tombeau des sentiments :

Adam Panczuk - Karczeby                                                                                                                                      : + :




Devant une Bougie

J'ai façonné d'or repoussé, comme
tu me l'avais, mère, expressément ordonné,
le chandelier d'où
elle me submerge peu à peu d'obscur au milieu
d'heures qui se brisent en miettes :
la fille de ton
être-morte.

Svelte, élancé,
ombre mince aux yeux amandes,
la bouche et le sexe
pris dans la danse d'une faune de sommeil,
elle se dégage légère de l'or béant,
monte vers le sommet
du crâne du Maintenant.

Par mes lèvres tendues
de nuit
je prononce la bénédiction :

Au nom des trois
qui se combattent jusqu'à
ce que le ciel plonge dans le tombeau des sentiments,
au nom des trois dont les anneaux
me brillent au doigt chaque fois
que dans le gouffre je dénoue les chevelures des arbres,
pour qu'un flux généreux fasse retentir l'abîme -,
au nom du premier des trois,
qui poussa un cri
quand il s'agit de vivre là où sa parole déjà, avant lui,
avait été,
au nom du deuxième, qui regarda et pleura,
au nom du troisième qui met des pierres
blanches en tas au milieu :
je te dégage
de l'amen qui nous stupéfie,
de la lumière de glace qui le borde
là où la grise, la colombe
picore les noms
en deçà et au-delà du mourir :
tu restes, tu restes, tu restes
l'enfant d'une morte,
consacré au Non de ma désirance,
marié à une crevasse du temps
devant laquelle m'a conduit le mot-mère,
afin qu'une fois une seule
tremble soudain la main
qui ne cesse de m'étreindre le cœur !
Paul Celan traduit de l'allemand par Jean-Pierre Lefebvre









Vor einem kerze

Aus getriebenem Golde, so
wie du's mir anbefahlst, Mutter,
formt ich den Leuchter, daraus
sie empor mir dunkelt inmitten
splitternder Stunden:
deines
Totseines Tochter.

Schlank von Gestalt,
ein Schmaler, mandeläugiger Schatten,
Mund und Geschlecht

umtanzt von Schlummergetier,
entschwebt sie dem klaffenden Golde,
steigt sie hinan
zum Scheitel des Jetzt.

Mit nachtvergangnen
Lippen
sprech ich den Segen:

Im Namen der Drei,
die einander befehden, bis
der Himmel hinabtaucht ins Grab der Gephüle,
im Namen der Drei, deren Ringe
am Finger mir Glänzen, sooft
ich den Bäumen im Abgrund das Haar lös,
auf dass die Tiefe durchrauscht sei von reicherer Flut -
im Namen des ersten der Drei,
der aufschrie,
als es zu leben galt dort, wo vor ihr sein Wort schon gewesen,
im Namen des zweiten, der zusah und weinte,
im Namen des dritten, der weisse
Steine häuft in der Mitte, -
sprech ich dich frei
von Amen, das uns übertäubt,
vom eisigen Licht, das es säumt,
da, wo es turmhoch ins Meer tritt,
da, wo die graue, die Taube
aufpickt die Namen
diessets und jenseits des Sterbens:
Du bleibst, du bleibst, du bleibst
einer Toten Kind,
geweiht dem Nein meiner Sehnsucht,
vermählt einer Schrunde ser Zeit,
vor die mich das Mutterwort führte,
auf dass ein einziges Mal
erzittre die Hand,
die je und je mir ans Herz greift!

Adam Panczuk - Rythm of the land


mardi 14 mai 2013

Nous avons vécu ensemble :


: + :                                                   Beth Galton et Charlotte Omnès                                                   : + :


Un 87 quasi vide, un 86 à moitié plein
Les enfants jouent sous les piliers de l’église.
Un beau chien blanc taché de noir
Une lumière à un immeuble (est-ce l’hôtel Récamier?)
Un 96 quasi vide
Du vent
Un 63 plein, un 70 presque plein, un 63 presque plein
Un homme entre dans un café, se plante devant un consommateur qui se lève aussitôt et va pour régler sa consommation ; mais il n’a pas de petite monnaie et c’est l’autre qui paie. Ils sortent ensemble.
Un homme veut rentrer dans le café ; mais il commence par tirer la porte au lieu de la pousser
Fantomatismes
Passe un 70 plein
(fatigue)...
Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien,  Cause Commune intitulé “Pourrissement des sociétés”, 1975, : + :


Beth Galton et Charlotte Omnès


Je ne sais pas si je n'ai rien à dire, je sais que je ne dis rien : je ne sais pas si ce que j'aurais à dire n'est pas dit parce qu'il est l'indicible (l'indicible n'est pas tapi dans l'écriture, il est ce qui l'a bien avant déclenché). Je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d'un anéantissement une fois pour toutes.
(...) Je ne retrouverai jamais dans mon ressassement même, que l'ultime reflet d'une parole absente à l'écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n'écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n'écris pas pour dire que je n'ai rien à dire.
J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture : leur souvenir est mort à l'écriture : l'écriture et le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie.
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, 1975


Claude Tolmer - Bicycle

comment décrire ?
comment raconter ?
...comment lire les traces ?
...Comment saisir ce qui n’est pas montré, ce qui n’a pas été photographié, archivé, restauré, mis en scène ?
Comment retrouver ce qui était plat, banal, quotidien, ce qui était ordinaire, ce qui se passait tous les jours ?
...au début, on ne peut qu’essayer de nommer les choses, une à une platement,
les énumérer, les dénombrer, de la manière la plus banale possible,
de la manière la plus précise possible,
en essayant de ne rien oublier.
Georges Perec, Récits d’Ellis Island : histoires d’errance et d’histoire, 1980



Jeannette Gregori - Chouchou et son chien Corso                                                                                                          : + :