samedi 20 juin 2015

Plus fort que tout besoin :





Il restait pendant des heures comme paralysé, secouant la tête comme une bouteille peut-être vide, scandant avec les baguettes une mélopée amer et basse, et plus fort que tout besoin de femme ou même de maîtresse, dut-elle être Yang Kuei-Fu elle-même, était le besoin d'un esprit à coté duquel coucher le sien, sur le dur oreiller du mystère. Le milieu oriental était sans doute pour quelque chose dans cette aberration. Le sirop ly-chee, dont il avait pris trois portions, élaborait toujours son arôme sans nom, musique de luth au crépuscule derrière son chagrin.

Dans une chambre d'hôtel (qui doit rester anonyme) à Dublin, Mademoiselle Counihan, assise sur les genoux de Wylie, lui donnait des baisers belon, ou plutôt les lui rendait au mieux de son inexpérience. Wylie n'embrassait pas souvent (sur les lèvres), mais quand il le faisait il le faisait à fond. Ce n'était pas une de ces lugubres personnes qui insistent pour que le battant soit enlevé de la cloche de la passion. Non. Un baiser administré par Wylie ressemblait à une ronde sonore tenue, dans une longue phrase amoureuse, pendant une demi-page de trémolos pianotés en sourdine. Mademoiselle Counihan n'avait jamais rien senti d'aussi délicieux que cette osmose au ralenti de la salive d'amour.
Les termes du passage ci-dessus furent choisis avec soin, lors de la rédaction en anglo-irlandais, afin de corrompre le lecteur cultivé.
Samuel Beckett, Murphy, 1965



vendredi 12 juin 2015

Qu’il est pur le plaisir des cœurs sans passion :

 
 Konstantin Kalynovych - : + :



Sous les coups de Vénus, qu’ils viennent d’une femme
Dont tout le corps projette une amoureuse flamme,
Ou bien de quelque éphèbe aux membres féminins,
1080Vers l’auteur de son mal le vaincu tend les mains,
Pour étreindre le fruit dont la soif le pénètre,
Pour verser en ce corps l’essence de son être,
Tout ce que le désir pressent de volupté.
Voilà cette Vénus, cet amour si vanté,
La source du poison dont le cœur boit les charmes,
Première goutte, hélas ! d’un océan de larmes !
L’absence même assiège et caresse nos sens
Dune image et d’un nom toujours chers et présents.

Ah ! fuis, chasse bien loin ces fantômes, amorces
De l’amour. Tourne ailleurs ta pensée et tes forces.
Épanche, s’il le faut, le trop plein du désir ;
Mais, en un vase unique enfermer le plaisir,
Fixer la passion, c’est se forger des chaînes,
Se condamner au joug d’inévitables peines ;
C’est aviver l’ulcère en l’abreuvant d’amour ;
L’ulcère invétéré gagne, et, de jour en jour,
S’aggrave le délire et grandit le ravage,
Si les traits vagabonds de la Vénus volage
N’effacent l’ancien mal, qu’un mal nouveau guérit.
1100Et vers un autre objet ne détournent l’esprit.
Pour éviter l’amour, perd-on la jouissance ?
Non pas ; sans l’amertume on savoure l’essence.
Qu’il est pur le plaisir des cœurs sans passion !
Ah ! malheureux ! Au seuil de la possession,
On voit sur leur trésor leurs ardeurs se suspendre :
Les mains et les regards ne savent où se prendre,
Et l’âpre embrassement va jusqu’à la douleur ;
Le baiser mord, la dent froisse la lèvre en fleur.
Où donc, pour ces amants, est la volupté pleine !
Quel aiguillon secret les pique et les déchaîne
Sur l’objet, quel qu’il soit, d’où jaillirent pour eux
Les germes enivrants du désir amoureux !

Vénus vient, je le sais, amortir la blessure
Et mêler doucement un baume à la morsure.
Ils espèrent noyer leur flamme dans le feu,
L’éteindre dans le corps qui l’allume ; à leur vœu,
Par malheur, la Nature ouvertement s’oppose.
L’amour nourrit l’amour ; il est l’unique chose
Dont la possession aiguise le désir.
(...)

Et quand Vénus, troublant d’un frisson précurseur
Deux êtres enivrés de leur jeunesse en fleur,
Pour le champ féminin prépare la charrue,
Le couple entrelacé dans l’étreinte se rue,
Et souffles bouche à bouche et salives et dents
1140Se mêlent confondus en des baisers ardents.
Que se ravissent-ils ? Qui, se donnant soi-même,
Tout entier, corps pour corps, s’en va dans ce qu’il aime ?
C’est là le but, pourtant, le prix de tant d’efforts.
À quoi bon ces liens avides, ces transports,
Ces nerfs liquéfiés par l’intime secousse ?
Sans doute, le désir pour un moment s’émousse
Après l’éruption de l’amoureux torrent ;
Mais leur accès revient, la rage les reprend
D’avoir enfin pour eux l’objet qui les possède.
C’est un ulcère sourd, un poison sans remède,
Qui les mine et les ronge en des tourments sans fin.

Puis c’est l’épuisement, les affres de la faim,

(...)




C’est en vain. Le serpent est caché sous les fleurs.
La source de la joie est la source des pleurs !
On ne sait quoi d’amer, du milieu des délices,
Monte et serre le cœur : remords poignant des vices
Et du bel âge oisif au devoir dérobé ;
Quelque mot ambigu de ses lèvres tombé
Qui, feu vivant, s’attache à l’âme et la pénètre ;
Regard tendre jeté vers un rival peut-être,
Ou sourire furtif au passage surpris.

L’amour le plus heureux comporte ces périls.
S’agit-il des amours ingrats et misérables ?
Il suffit, pour en voir les douleurs innombrables,
D’ouvrir les yeux. Crois-moi, veille, suis mes conseils,
1180Et soustrais-toi d’avance à des pièges pareils.
Évitons les filets que l’amour peut nous tendre ;
Moins sûr est d’en sortir quand on s’est laissé prendre
Et de rompre le nœud que Vénus a tissé.
Cependant, même pris, l’imprudent enlacé
Dans les funestes rets peut les fuir, si lui-même
Ne s’oppose à sa fuite et, dans celle qu’il aime,
N’absout pas, égaré par d’aveugles transports,
Les taches de l’esprit et les défauts du corps.


Lucrèce, De la nature des choses, 1er siècle av.JC, traduction Lefèvre
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jeudi 23 avril 2015

Cette union magique :






Nous avons fait l'amour. Comme ce mot à l'air banal - trivial, usé, tout trait distinctif quasiment effacé par l'usage - mais comment mieux décrire une telle action en acte ? Cette création ? Cette union magique ? Je pourrais dire que nous sommes devenus deux silhouettes prises dans une danse hypnotique sous le talisman chaloupé de la lune, d'abord lente, si lente ... deux plumes appariées flottant dans la substance claire d'un ciel liquide ... puis qui accélèrent de plus en plus, pour finalement n'être que photons de lumière pure.
(...)
Ou bien je pourrais dresser la liste des impressions, des images encore brillantes, illuminées à jamais par la cambrure blanche de ces premières caresses, le premier regard après qu'ayant écarté la chemise de laine, j'ai vu qu'elle ne portait pas de soutien-gorge; la timidité de ses hanches se soulevant imperceptiblement lorsque j'ai fait glisser la rude toile de jean; la souple pulsation de la ligne qui, passant entre ses seins, courait de la pointe de son menton relevé jusqu'à sons ventre éclairé par ce pinceau de lumière émanant de sa chambre...
(...)
Mais il me semble que la meilleure façon pour moi de communiquer la beauté de ces moments consiste à répéter, tout simplement, que nous avons fait l'amour. Et consommé ainsi tout un mois de regard furtifs, de sourires prudents, de frôlements accidentels de nos corps trop flagrants ou trop secret pour n'être que des accidents, de toutes les autres petites vignettes incomplètes du désir... et peut-être par dessus tout, consommé la connaissance partagée de ce désir, et de ce désir retrouvé, et du progrès irrépressible de ce désir... dans une déflagration interne parfaitement silencieuse tandis que tout mon corps tendu explosait à l'intérieur du sien comme un fluide électrique. Partage, consommation, aboutissement; côte à côte dans un sprint joyeux remontant le long de la pente abrupte jusqu'au rebord du sommet, pour nous ruer dans le vide... planer en apesanteur... nous élancer immobiles à travers les espaces cosmiques d'une enveloppe charnelle; redescendre en douceur pour revenir peu à peu... au tic tac de la réalité plébiscitée par la majorité, au timide couinement du matelas, à ÉCOUTE l'aboiement d'un chien dehors sous l’œil voyeur de la lune...et au ÉCOUTER QUOI ? souvenir pressant d'un étrange bruit de pas humides que j'avais cru entendre FAIS GAFFE quelque part, proche à faire peur, juste des siècles ,des heures, ou quelques secondes auparavant !

Ken Kesey, Et quelques fois j'ai comme une grande idée, 1964







vendredi 27 mars 2015

Inventons donc :


Autoportrait 01 - Elena Vizerskaya                                                                                                                                           : + :


A Julie

On me demande, par les rues,
Pourquoi je vais bayant aux grues,
Fumant mon cigare au soleil,
A quoi se passe ma jeunesse,
Et depuis trois ans de paresse
Ce qu’ont fait mes nuits sans sommeil.

Donne-moi tes lèvres, Julie ;
Les folles nuits qui t’ont pâlie
Ont séché leur corail luisant.
Parfume-les de ton haleine ;
Donne-les-moi, mon Africaine,
Tes belles lèvres de pur sang.

Mon imprimeur crie à tue-tête
Que sa machine est toujours prête,
Et que la mienne n’en peut mais.
D’honnêtes gens, qu’un club admire,
N’ont pas dédaigné de prédire
Que je n’en reviendrai jamais.

Julie, as-tu du vin d’Espagne ?
Hier, nous battions la campagne ;
Va donc voir s’il en reste encor.
Ta bouche est brûlante, Julie ;
Inventons donc quelque folie
Qui nous perde l’âme et le corps.

On dit que ma gourme me rentre,
Que je n’ai plus rien dans le ventre,
Que je suis vide à faire peur ;
Je crois, si j’en valais la peine,
Qu’on m’enverrait à Sainte-Hélène,
Avec un cancer dans le cœur.

Allons, Julie, il faut t’attendre
A me voir quelque jour en cendre,
Comme Hercule sur son rocher.
Puisque c’est par toi que j’expire,
Ouvre ta robe, Déjanire,
Que je monte sur mon bûcher.

Alfred de Musset













jeudi 26 mars 2015

Avoir confiance en tout :

Jean-Christophe Theil                                                                                                   : + :



Pour bien connaître une chose il faut avoir confiance en tout ce que l'on connaît déjà et en l'étendue de ce savoir, quels que soient les horizons vers lesquels ils nous entraine. Autrefois, j'avais un écureuil qui s'appelait Omar et qui vivait dans l'intimité cotonneuse et la pénombre moelleuse de notre vieux canapé vert; Omar connaissait ce canapé; il le connaissait de l'intérieur ce sur quoi je me contentais de m'asseoir, et avait confiance en son savoir qui lui permettait de ne pas se faire écrabouiller par mon ignorance. Il a survécu jusqu'au jour où une couverture écossaise - que l'on avait étendue là pour camoufler l'usure - le désorienta à tel point qu'il perdit confiance en sa connaissance intime. Au lieu de s'évertuer à intégrer une couverture à l'organisation de son petit monde, il partit s'installer dans la gouttière à l'arrière de la maison où il mourut noyé à la première averse d'automne, sans doute en maudissant la fameuse couverture : au diable ce monde qui refuse de rester le même ! Qu'il aille au diable !
 Ken Kesey, Et quelquefois j'ai comme une grande idée, 1964