vendredi 19 septembre 2014

Reliés par d'innombrables liens :




Tous mes films, d'une façon ou d'une autre, répètent que les hommes ne sont pas seuls et abandonnés dans un univers vide, mais qu'ils sont reliés par d'innombrables liens au passé et à l'avenir, et que chaque individu noue par son destin un lien avec le destin humain en général. Cet espoir que chaque vie et que chaque acte ait un sens, augmente de façon incalculable la responsabilité de l'individu à l'égard du cours général de la vie. 





Le personnage principal de mon prochain film, le sacrifice, est aussi un homme faible, au sens courant du terme. Il n'est pas un héros, mais un penseur et un homme honnête, capable de se sacrifier pour un idéal élevé. Quand la situation l'exige, il n'esquive pas ses responsabilités ni ne les renvoie vers les autres. Et il prend le risque d'être incompris, car sa façon d'agir n'est pas seulement radicale mais aussi affreusement destructrice aux yeux de ses proches. C'est là que réside la force particulièrement dramatique et véridique de son acte. Néanmoins il exécute cet acte et franchit avec lui le seuil du comportement accepté comme normal. Il prend ainsi le risque d'être qualifié de fou parce qu'il a conscience d'appartenir à un tout, ou, si l'on veut au destin du monde. Mais en réalité il ne fait qu'obéir à sa vocation, telle qu'il l'a ressent dans son cœur. Il n'est pas le maître de sa destiné mais son serviteur. Et ce sont ainsi des efforts individuels, que personne ne voit ni ne comprend, qui soutiennent très probablement l'harmonie du monde.
 
Andrei Tarkovski, Le Temps scellé




mardi 19 août 2014

Oua-ho !


Coil - John Balance & Peter Christopherson - 1984.
Nostalgie de la boue   : + : : + :

A l'évidence le fait d'avoir été exposé sans cesse à cette musique avait fini par créer en eux une réaction quasi pavlovienne au bruit, réaction qu'eux-même prenaient pour du plaisir. Ayant passé d'innombrables heures de ma vie devant la télévision à observer les malheureux gamins qui dansent sur des musiques de ce genre, je connaissais le spasme physique qu'elles sont censées faire naître chez l'auditeur et je tentai aussitôt d'en esquisser ma propre version  -assez retenue- pour amadouer tout à fait les ouvriers. Je dois reconnaître que mon corps se mouvait avec une agilité surprenante. Je dois posséder un sens inné du rythme ; mes ancêtres durent se distinguer lors des gigues sur la lande. Ignorant délibérément les yeux des travailleurs, je me mis à danser en trainant les pieds sous l'un des haut-parleurs. Je me trémoussais en hurlant et en murmurant des insanités : " Ouais, ouais, ouais, chauffe, allez, chauffe ! Vas-y petit ! Visez un peu les amis ! Oui ! Oua-ho ! " Je sus que j'avais reconquis le terrain perdu avec eux quand un certain nombre se mirent à rire en me montrant du doigt. Je ris aussi pour bien leur faire voir que je partageais leur bonne humeur. De casibus virorum illustrium ! De la chute des grands hommes ! Et ma chute se produisit. Littéralement.
John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles







samedi 19 juillet 2014

Newton et les échafaudages :


Julien Belon - juillet 2014 - N'Djamena


Petit, l'Afrique lui apparaissait comme un monumental opéra baroque : des personnages diformes, des scènes extravagantes, une orgie de bruits et de couleurs, une musique jamais entendue ; un spectacle démesuré à désintégrer l'esprit, à bruler les sens ! Tout n'y serait que féérie, ivresse, exotique délectation - les tonnerres, les ouragans, les précipices,  pour les délices de la comédie, les fièvres, les furoncles, les morsures de serpent et les états comateux, juste pour les besoins de l'esthétique ! Il suffirait d'un simple magistral contre-ut pour surmonter les obstacles qui parsème d’ordinaire le chemin des héros : les défis, les intrigues, les tourments de l'amour.
Il arriverait, un royaume surgirait aussitôt avec la même rapidité que dans les rêves, le même panache que dans Jules César en Egypte ou Lorenzaccio.
Ce serait un pays tout nouveau, tout vierge, avec des fleurs partout et des fruits étranges ; peuplé de bêtes et de tribus éparses, joviales et pacifiques. Un pays embryonnaire qui n'attendrait que sa petite étincelle pour s'irradier et jaillir des ténèbres. Il ne lui resterait plus alors qu'à le façonner selon son goût, avec l'aisance du potier devant la terre glaise.  D'abord à petite doses, le solfèges et l'alphabet, puis Archimède, l'algèbre, Virgile et Ronsard, ensuite seulement Newton et les échafaudages !

Tierno Monénembo, Le roi de Kahel, 2008




jeudi 12 juin 2014

Souvent que bruit :





« Ne suppose jamais aucune pensée dans ton semblable », disait un sage qui aimait le paradoxe. Il voulait dire : « Ne suppose jamais en lui la pensée qui devrait être en toi si tu disais ce qu’il dit. » la passion explique assez les discours les plus insensés, et aussi ceux où l’on découvre une apparence de raison. Comme la machine de notre corps est capable de trembler, de courir ou de frapper sans permission, dès que l’émotion, si bien nommée, court parmi les muscles, ainsi elle peut crier, et même former des discours selon les plis de la mémoire, et sans aucune intention. Un ivrogne, en ses jurons, ne pense nullement à dieu ni à diable. Dans les propos d’un bavard, presque tout est fait, en quelque sorte, à la machine ; et, même dans les discours étudiés, il y a une partie de remplissage, qui fut peut-être méditée, mais qui ne l’est point maintenant. En somme, discours ne sont souvent que bruit. Comme la charrue fait son bruit de ferraille, comme l’épée fait son cliquetis, le vent son sifflement et la porte son grincement, ainsi un homme agité fait un bruit de discours. Je plains celui qui essaie de comprendre ; encore plus celui qui croit comprendre. Il n’y a rien à comprendre. Attention. Dans un discours humain, animé, coloré, chantant, il y a à comprendre de belles choses souvent. La beauté est un signe qui ne trompe guère, parce qu’elle annonce un corps équilibré et des passions réglées ; c’est pourquoi on dit bien qu’un bon chanteur chante juste. C’est pourquoi aussi je fais crédit au poète, ce qui veut dire que je l’interprète toujours pour le mieux, que toujours j’y suppose la pensée la plus belle, la plus humaine, la plus parfaite à mes yeux, qui puisse s’ accorder avec les paroles. C’est là ce qu’on appelle écouter. De même, quand j’écoute le géomètre, j’attends sa belle preuve d’après l’appât de ses premières preuves, faciles ; si je ne la découvre pas, je penserais plutôt que c’est moi qui ne sait pas comprendre, comme s’il parlait chinois. Mais une femme en colère, à quoi bon l’écouter ? Je vois bien vite que c’est du chinois absolument ; je n’y comprendrais rien de grand, rien de beau, rien d’humain, aucune pensée, enfin, pour tout dire. J’entends, je n’écoute pas. Je dis une femme en colère ; en cela je ne suis pas juste ; un homme en colère n’offre pas un texte plus clair. Quand un homme jure après ses bottes, ou après son bouton de col, ce discours ne vaut pas qu’on l’écoute. Ce qui est juste à dire, c’est que la femme en colère a peut-être plus de volubilité ; elle est insensée plus ingénument. Peut-être aussi n’a-t-elle pas en réserve cette force explosive qui brise les discours ; ils passent donc en long morceaux comme des bois flottants. C’est pourquoi l’auditeur naïf est plus tenté de retenir ce texte intarissable, de le noter, de le traduire en idées. Il est mieux trompé que par un juron. Un charretier accumule les jurons ; une femme fait des reproches ; ce n’est toujours que du bruit. Parce qu’un piano est fait pour qu’on y joue de la musique, il serait fou de croire que tous ceux qui y poseront les mains joueront bien. Le langage humain est comme un piano ; si vous le faites sonner à coups de poing, il n’en sortira aucune combinaison qui mérite d’être retenue. Réellement, ce que je dis par humeur, dans le premier mouvement, dans l’impatience, dans la surprise, n’a jamais aucun sens pour moi ; que ce soit du chinois pour vous, c’est le mieux. Et si vous essayez de comprendre quelque chose, dans ce bruit que je fais au premier moment, vous n’êtes pas bon, vous n’êtes même pas juste. Que l’homme apprenne à écouter l’homme.
Alain, Propos, 6 novembre 1913



mardi 10 juin 2014

Le bonheur d'être :


Nastya Kaletkina                                                                                                : + :


(...) et dans cette correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire ; quand on commence d'aimer, on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais : « J'avais cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si difficile. » Je disais aussi : « je ne vous verrai probablement plus », je le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas ! lui paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont on est las, ne fut dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me répondrait : « Comment, vous, vous m'aimiez ? Si vous saviez comme je l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle me fit pleurer. » La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à continuer ma lettre.
Marcel Proust, A la recherche du temps perdu